Aux femmes de ma lignée

En tant que thérapeute, je remarque un phénomène touchant… Les patientes que je suis (car elles sont le plus souvent des femmes) arrivent toujours, au terme d’un long travail sur elles, à travailler sur leur lignée. La lignée des femmes qui les ont précédées. C’est une expérience que je fais aujourd’hui, après des années de retour sur mon identité, sur les fondations nouvelles de la vie que je choisis pour moi… Je connais des bribes, des petits bouts d’histoires de ces femmes qui habitent ma famille. J’en perçois les souffrances, les mots tus, les erreurs, les transpirations invisibles. J’ai écouté, prêté l’oreille à ce qui n’avait pas été dit. Le cœur, l’intuition ont perçu les silences lourds, et les cris qui n’avaient jamais été poussés. Comme une chaîne de douleur qui s’est prolongée, en filigrane, jusqu’à moi, jusqu’aux femmes de ma génération. J’ai perçu dans ma vie la trace de ces pertes de liberté, de ces limites qui ont pu, à maintes reprises, contraindre mes choix et les cantonner à des cadres bien trop petits…

Le travail que j’ai réalisé depuis quelques années, c’est un peu le leur. Je casse les schémas. Par conflit de loyauté, je peine à laisser au sol la chaîne qui les reliait. Comme si je me sentais coupable de les abandonner à leur sort… Je sais, je sais bien au fond, que c’est un lien puissant et d’une tout autre nature, qui va les relier désormais entre elles. Un lien doux, sain, un lien qui n’étouffe ni n’éteint. Mais il faut d’abord casser la chaîne et qui suis-je, moi, pour le faire une bonne fois pour toutes ? Je le fais, c’est indéniable. Je m’affranchis des règles invisibles qui ont pu régir leurs vies, à leur insu. Je fais péter le cadre, toujours trop petit et ce depuis le départ, pour la grandeur qu’elles auraient pu manifester, déployer. Ce qu’elles ont fait malgré tout parfois, jusqu’à un certain point. Ce point, je veux qu’il recule désormais. Je ne me donne aucune limite, car je sais qu’il n’en faut pas. Ou alors celles que je me choisirai, si je le juge nécessaire.

Car il y a un temps pour pleurer, et il y a un temps pour guérir. Un temps pour raser, un temps pour construire. Je vais donc construire, et le faire la joie au cœur, car de me libérer de mes vieux schémas m’autorise à le faire pour elles, qui n’ont pas toujours eu cette chance. Je le fais également pour les femmes qui prendront ma suite, mes petites filles peut-être… ? Ce travail de schémas que l’on casse pour soi, il atteint finalement toutes les générations et libère le monde. L’enjeu en vaut la chandelle.

 

Merci à toutes ces femmes qui m’ont précédées de m’avoir guidée, de me réchauffer de leur présence, de leurs encouragements muets, jour après jour, quand les doutes refont surface et que la route est dure, chaotique, sèche comme un désert de sable. Je sens votre amour et cela m’aide à poursuivre. A nous toutes, on va arriver à se libérer des vieux tissus qui ont étouffé nos vies, notre créativité, notre intuition et nos parts féminines si précieuses…

Une fin de journée d’août 2020…

C’est une fin d’après-midi d’été. Je suis assise sur le sol nu. Un lino vieillot qui a des trous par endroits. La peinture sur les murs est défraîchie, abîmée. Dans la cuisine, le papier peint a des couleurs de vert anis passé, un motif démodé. Je n’ai même pas pris la peine d’ouvrir tous les volets. J’ai le dos au mur. Dans tous les sens du terme. C’est un de ces moments dans l’existence où tout se casse la gueule. Je suis là, par terre, et je pleure, dans la pénombre. Seule. Pour la première fois, seule. Vraiment totalement seule. Quelque chose que je n’ai jamais vraiment connu… Peut-être un peu, vingt ans auparavant, lorsque je m’étais retrouvée sans domicile lors d’une année en Angleterre : une mauvaise organisation en transition de fin de trimestre, j’avais dû chercher une piaule en quelques jours et je dormais chez une copine. Mais à cette époque, je n’étais pas seule, pas vraiment. Là, je suis obligée de considérer le désarroi qui me gagne à respirer avec difficulté dans cet appartement vide que je viens de louer. Il fait trop chaud. Je transpire, je me sens vide, mal, bousculée. Ne sachant plus où me réfugier dans cette vie que je ne connais pas encore. Que j’ai pourtant choisie, sans savoir ce qu’elle pourrait offrir. Je quitte mon mari. Je laisse mes enfants flotter derrière. Je me sens terriblement coupable. Et pourtant, la partie de moi qui a décidé de partir sait que j’étais en train de mourir. Et plus du tout à petits feux… Je me délitais dans cette vie où je n’existais plus.

Je sens le sol inégal sous mes mains, je sens les odeurs de renfermé me lever le cœur. Je perçois dans le ventre cette sensation terrible de manque. Le manque de moi, d’espoir, de certitude. Je sais qu’il fallait changer, mais avec en plus l’annonce récente de ma maladie, le sac est un peu trop lourd à porter. Seule. Je pleure un coup.

Puis je relève le nez. L’apitoiement n’a jamais été trop aidant, je m’en suis souvent rendue compte… Il fallait ce sursaut, à moi de l’assumer à présent. A moi de meubler cette maison neuve, de m’approprier cette nouvelle vie que je veux pour moi. A moi de cultiver l’espoir qui me manque aujourd’hui, un jour après l’autre, comme une petite plante qu’on arrose parce qu’on a besoin de la voir grandir, prendre de l’ampleur, de l’espace… A moi d’écrire le scénario de cette nouvelle vie qui m’attend, une vie où je n’ai plus envie d’être dans l’ombre de quelqu’un, où je veux apprendre coûte que coûte que mon bonheur, il ne tient qu’à moi et que je suis capable de le créer toute seule, justement. J’ignore totalement de quoi sera fait mon futur, ni sur quoi je m’appuierai pour avancer sur ce chemin. A part mes enfants, ma famille retrouvée, quelques amis chers, le reste je ne sais pas. Je ne sais pas non plus comment va se dessiner ma nouvelle carrière. Quand j’y repense, dans le bruit des camions qui passent en bas et menacent de faire péter les vitres de l’appartement, j’aurais vécu en quelques semaines les plus gros stress d’une existence… Changement de lieu de vie, de travail, de situation familiale, deuil d’une santé que je croyais immortelle, j’aurai aussi à vivre le décès d’une personne chère dans les mois qui suivront… Comme si la vie me mettait au défi de me relever après tout ce déballage de difficultés. Comme si j’en étais capable, capable de transformer le plomb en or, la vie brouillée en éther…De toute manière, je n’ai pas le choix. Il faut avancer, recommencer à planter des graines, sourire de nouveau, et embrasser cette vie que j’ai choisie pour moi, apprendre, me tromper, trébucher encore et toujours, me relever encore et toujours… Je sais, de façon diffuse et intuitive, que je vais trouver là une clé fondamentale. Toucher ultimement à cet espace de calme et d’amour que l’on a tous en soi. Que je vais finir par trouver la source de la joie, et que cette dernière est en moi à présent. Tout est à construire, et c’est peut-être là que réside la plus grande liberté. Seule, mais avec moi désormais.

 

Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas…

Je suis en train de lire S’aimer enfin ! de C. Fauré. Cet auteur m’accompagne de ses livres depuis plusieurs années. J’avais lu d’abord son livre sur la crise du milieu de vie. C’est en relisant un des passages que, le 2 janvier 2020, j’ai pris la décision de divorcer de mon mari, après 25 ans d’existence partagée. Une décision irrévocable, et que je n’ai jamais regrettée, puisqu’elle m’a permis de connaître le bonheur que je connais aujourd’hui… J’ai aussi lu celui qu’il avait écrit sur la crise du couple et qui m’a aidée à envisager la séparation, à l’intégrer. Aujourd’hui, ce livre que j’ai entre les mains résonne une fois de plus d’une manière particulière… Car le chemin de vie qu’il décrit, le sien, est en écho parfait avec le mien. Bien sûr, je n’ai pas passé 2 ans dans un monastère bouddhiste, je ne médite pas plusieurs heures par jour… Mais je commence à entrevoir, à percevoir, les états qu’il décrit lorsqu’il évoque cette partie en lui qui reste stable dans la grande difficulté.

 

Après 2 ans d’un voyage chaotique où j’ai touché du doigt la grande solitude, des difficultés physiques et émotionnelles que je n’avais encore jamais connues, des impasses et la confrontation avec mes vieux schémas, mes parts les plus sombres… voilà que j’arrive à une étape. C’est un peu le temps de repos avant la course folle qui devrait enchaîner, je le pressens depuis quelques temps. Ce repos, je le veux salutaire, tranquille, rempli de la conscience du chemin parcouru… J’ai eu le sentiment, durant 2 années, d’être un pantin désarticulé tant les vagues qui m’ont secouée ont pu être violentes parfois. Mais j’avais la volonté tranquille de ceux qui veulent aller au bout. J’y suis allée. Au bout du schéma qui m’avait rendue aveugle et qui s’est finalement déchiré comme un voile, me permettant de voir ce qui demeurait jusque-là invisible. Au bout de mes espoirs, de ces trahisons envers moi-même, des pans d’un passé peu brillant que je voulais me cacher… Au bout de ma fatigue, et de ces moments où l’ego perd pied et fait n’importe quoi, est prêt à tous les discours pour revenir à ce qu’il connait. J’ai tenu bon. Grâce à mes amis, ma famille, à ces podcasts sur la spiritualité, la loi de l’assomption… Grâce à des heures passées à marcher, durant des kilomètres, pour faire avancer la connaissance que j’avais de moi, pour remuer et oxygéner ces pensées qui avaient besoin de s’aérer… Grâce à l’homme que j’ai aimé et qui m’a permis de comprendre combien il était vital de ne plus faire de concessions sur celle que j’étais, de m’accepter moi-même telle que j’étais pour que, plus jamais, aucun homme ne soit le prétexte que je choisis pour me perdre à mes propres yeux.

 

Je me suis appuyée sur cette expérience pour devenir enfin la personne que j’étais vraiment. J’étais déterminée à dépasser toutes mes limites pour incarner enfin celle que je voulais être. Pour être dans cet endroit, quelques mètres sous la surface du lac. Ce niveau à partir duquel l’eau ne bouge pas, quel que soit le temps, quels que soient les vents et les vagues qui s’énervent au-dessus. Je voulais connaître cet espace tranquille qui ne s’émeut pas des événements qui se jettent sur la surface du quotidien. Je suis en train de trouver cela. Et ce coin dans ma conscience, il ne dépend de personne, il est vierge de toute influence, je m’y réfugie désormais lorsque j’en ressens le besoin. Ce que décrit C. Fauré dans son livre, c’est cette quiétude qui ne doit rien à personne et qui est là, en chacun de nous, lorsqu’on enlève toutes les couches qui en obstruent l’accès. C’est ce que j’essaie de montrer du doigt à mes patients lorsqu’ils cheminent vers eux-mêmes. Certains le trouveront. D’autres pas. C’est ainsi. Mais me revient souvent ces temps-ci le magnifique titre d’un livre de photo de Boubat avec les écrits de Bobin : « Donne-moi quelque chose qui ne meure pas ». Je pense qu’avec ce voyage de 2 années au cœur de moi-même, je me suis trouvée, et j’ai mis la main sur quelque chose qui ne meure pas…

Serendipity

Il paraît que le hasard existe. Je n’y crois plus depuis longtemps. Je crois à de minuscules chaînes d’événements qui se tissent ensemble dans un but inavoué que l’Univers conspire à établir pour nous. Toujours dans une optique heureuse.

J’en étais là, à préparer à la dernière minute mon petit voyage. J’avais décidé de passer quelques jours dans le sud, improvisation totale car j’apprends à lâcher prise et je m’entraîne pour cela. Petit exercice donc. Je lance ma proposition de trajet sur blablacar, la veille de mon départ, qui devait démarrer à 6h. A ma grande surprise, un jeune homme est intéressé par le voyage. Je dois le prendre vers Valence. Qu’à cela ne tienne. On se retrouve au parking relais. Il a la mine des voyageurs, plusieurs gros sacs, de ceux que traînent les baroudeurs chevronnés qui ne veulent rien devoir à personne, qui s’adaptent à tout et font feu de tout bois. Il entre dans la voiture, on commence à papoter. Il répond volontiers à mes questions, me parle de lui. De ses études à Sciences Po. Comme moi. De son choix de partir voyager. Comme moi. De sa vie sur des bateaux. Comme moi ! C’en était presque comique tant nos trajectoires se répondaient ! Alors quand j’apprends qu’il cherche à acheter un bateau, je lui parle de mon livre sur le sujet : Femme(s) à la Mer. J’y fais notamment un chapitre sur le choix du bateau pour faire le tour du monde, et sur les manières de l’aménager. Et je détaille un peu. Il m’arrête. Ce livre, il l’a lu !!!! Il a lu mon livre, alors qu’il naviguait sur le bateau d’une famille qui venait de La Rochelle. Sans doute une des personnes à qui j’avais vendu mon bouquin sur un salon nautique l’année de sa sortie, en 2016 ! Le moment est simplement ahurissant. Et me fait rire. Ce clin d’œil de la vie est tout simplement incroyable… What are the odds ??? J’ai laissé Noé à son point de destination avec un sourire en coin et de la gratitude pour le moment partagé. Tout cela est comme un joli cadeau, emballé pour moi par l’existence. Je prends !

Parlons d’amour !

It’s been ages since I last wrote something in this blog !

Je vous pose le décor ? Petit spectacle de rue à Saint Genest Lerpt. Une toute petite femme enceinte avec un sourire immense, une chatche d’enfer, un short en jean et un T shirt qui moule son joli ventre. Lui, il arrive avec une barbe de 4-5 jours, un anneau à une oreille. Les deux parlent d’amour. Nous, on est là, à écouter ce spectacle qui semble être simplement un dialogue entre eux, au début. Ça parle d’amour. De ce qui nous échappe, la plupart du temps. Ils redisent comment ça fait, au début. Et pourquoi ne pas tomber en amour avec tous nos voisins ? Qu’à cela ne tienne ! Bien vite, tout le monde se met à la queue leu leu, on forme un cercle, puis un cercle dans le cercle, et nous encourage un troisième larron, jeune et moustachu, un peu le look de Freddy Mercury, qui se balade entre les gens, dans le chemin laissé libre entre les cercles formés par nous, toujours en file. Il est vêtu d’un slip rouge vif flanqué d’une paire d’ailes argentées en tissu synthétique, de chaussures à la romaine qui remontent haut sur les mollets, et il a des gros cœurs roses peints sur le torse, des boucles d’oreilles en forme de cœur… Le gars nous parle d’amour. De ces moments épars où l’amour se balade entre les gens, et de nous à qui il incombe de le faire vivre, enfin !

Après un moment à tourner comme ça, il nous fait nous arrêter. Et près d’une petite centaine de personnes, en cercle, se prennent les mains. On attrape celle du voisin, de la voisine. On ferme les yeux.

Il nous emmène en voyage. Il nous fait revivre un moment d’amour. Un moment où nous avons été amoureux. Alors, je vous le propose : attrapez donc là tout de suite un moment où vous avez été amoureux. Un instant de votre vie, où vous aviez les papillons. Laissez remonter le souvenir… Retrouvez les odeurs de cet instant volé aux ailes du temps. Les bruits, autour de vous. Quelles étaient les sensations, la façon dont le corps était installé, ce que vous pouviez voir… Moi je me suis rappelé un moment précis. J’y étais. Au milieu de cette place, avec tous ces gens qui voyageaient dans leurs souvenirs, j’étais dans les bras de ce chéri dont j’étais amoureuse. Ce n’était pas un moment extraordinaire de notre histoire, juste un moment dont je me souviens, qui était précis et chéri dans ma mémoire. J’ai laissé quelques larmes baigner mon visage, parce que c’était beau, c’était bon de se retrouver dans ce temps suspendu pour quelques secondes.

Où sont les moments d’amour ? Qu’en faisons-nous ? Les laissons-nous partir, ou bien sommes-nous à jamais capables d’en faire une petite suite heureuse et qui se niche joyeusement dans tous les recoins du quotidien ? Ce spectacle, je l’ai trouvé terriblement touchant. Simple et authentique. Bienvenu après ces mois de confinement où les gens ne se touchaient plus, où chacun allait son chemin en faisant un détour pour ne pas être en contact. Retrouvons le sens du contact, de la chaleur humaine. Et déployons l’amour dans toutes ses formes. L’amour amoureux, mais aussi l’amour filial, l’amitié, l’amour qui se vaporise dans une conversation avec des inconnus, celui qui s’infiltre dans un sourire au détour d’une rue, l’amour simple qui se transmet par la voix, le geste, le regard…

 

Le spectacle était de la compagnie Superfluu (https://www.cie-superfluu.com) sur lequel on peut lire cette très belle citation :

“On peut consolider la falaise d’où l’on va sauter, mais pas le vide dans lequel on s’élance.” Eugène Lion.

Et, à tout prendre, Eugène a raison : l’amour c’est un vide que l’on ne pourra jamais consolider… A un moment donné, il faut se lancer !

Quelque chose attend…

Il s’est levé tôt. Comme à l’habitude. Il a mal aux reins. Comme chaque matin. Il pose les pieds par terre, le dos voûté. L’attitude de celui qui n’attend plus rien. Enfile les chaussons, se penche pour relever le bord au pied gauche. Le cœur bat lentement, comme anesthésié, gelé, alourdi par ce quotidien prévisible qui se déroule jour après jour. Il ne sait pas pourquoi, cependant, mais quelque chose attend aujourd’hui. Il a cette intuition lumineuse qui s’impose. Quelque chose attend, qui pourrait changer le reste. Mais d’où vient cette sensation ? Il l’ignore. Il s’en fout, au fond. On verra bien.
En attendant, il enfile la vieille veste de laine qu’il avait reçue d’Estelle, il y a trente ans déjà… Et déjà un an que son absence se fait sentir, jour après jour. Estelle qui a foutu le camp par la petite porte, après une maladie qui l’avait amaigrie et rendue presque transparente à force d’épuisement. Il sent tous les muscles de son dos en traînant les pieds jusqu’à la salle de bain pour se passer de l’eau sur le visage. Civette se trémousse et miaule pour avoir sa gamelle. Elle fait cela tous les matins. Elle n’a aucune patience. Il s’essuie lentement le visage, passe bien dans les sillons formés par les rides, sent le grattement d’une barbe de trois jours entraver le mouvement du tissu sur la peau et faire un petit bruit désagréable.
En descendant l’escalier, il tient la rampe. Il a des problèmes d’équilibre, depuis quelques temps. Ne songe pas à filer voir le docteur Lescot, qui lui répéterait qu’il faut aller faire des analyses. Il s’en fout, des analyses. De savoir comment il va. Estelle a foutu le camp, de quoi voulez-vous qu’il ait envie maintenant ? En ouvrant la boîte, il sait d’emblée que le meilleur de sa journée est là. Concentré dans l’odeur de café moulu. Un parfum qu’il adore. Cela lui rappelle immanquablement celui des cafés de Rome, où il avait adoré passer des moments avec Estelle quand ils avaient visité la ville, il y a si longtemps déjà… Rome et ses pigeons, ses rues en dédale, ses monuments omniprésents… Une ville musée. Une ville d’ambiance. Et le café. Serré. Parfumé. Délicieux.
La cafetière fait un petit bruit d’eau qui s’écoule en gouttes. Il soupire. C’est si long, ce temps qui passe. Civette miaoute encore, elle veut sortir. Il ouvre la porte fenêtre. Il va faire beau. L’horizon est clair, l’aube se montre, avec des pointes de jaune, de mauve, de rouge vif. Le lever de soleil devrait être radieux. Il s’en fout, au fond. Il serre les bords de la veste contre lui. En fixe la ceinture de laine. L’hiver au cœur, ça tient froid, la plupart du temps. Mais il y a l’espoir, pourtant. La petite Camille, qui vient parfois lui rendre visite, avec la fraîcheur de ses 7 ans. Elle aime bien venir lui parler. Il lui prépare un chocolat au lait, elle raconte des tas d’histoires, elle babille, un vrai rayon de soleil. Il oublie, alors. Pour quelques heures. Mais quelque chose attend. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Le cœur sait, mais sa tête ignore le message, tout à son ego, tout à sa tristesse bornée.
Il se pose devant la table en bois. Met la montre cassée dessus. Apporte deux ou trois outils. Il va falloir réparer ça. Il est minutieux. Patient. Trop patient. C’est Estelle qui disait toujours ça : « Tu devrais l’envoyer paître, après ce qu’il t’a fait, tu es beaucoup trop patient ! ». La patience, cela sert souvent. Ça évite de prendre des décisions à la légère. De faire des erreurs. De presser le temps et de se planter. Même si, comme Estelle déclamait à qui voulait l’entendre que « Quand on se plante… ça pousse ! ». L’erreur, ça avait jamais été son truc, à lui. Se planter, cela ne faisait pas partie de ses projets.
La patience est toujours là, à lui tenir compagnie, quand on sonne à la porte. Il se lève, mal aux reins. S’étire et traîne les pieds jusqu’à l’entrée. Le facteur. Bonjour Monsieur Claret. Voici un courrier pour vous. J’aurais dû le mettre dans la boîte, mais je voulais savoir comment vous alliez. Il fait froid ce matin, non ? Un café ? Ah, c’est gentil ! J’ai ma tournée à finir, mais merci de proposer. Bon, bonne journée alors…
Le courrier est là, sur la table. Il n’ose pas y toucher. C’est sûrement cela, le truc qui attend. Le cœur, il se met à battre un poil plus vite, et il se demande pourquoi. T’emballe pas, coco, t’en as vu d’autres. Qu’est-ce qui pourrait bien changer avec un seul courrier ? Comment faire changer ce qui est parti pour durer des années encore, avec la mort au bout, comme un destin bien plié, à ranger dans une armoire qui sent l’antimite et le renfermé ?
Il se prépare à manger. Bientôt midi. Faut bien suivre le protocole. Il évite soigneusement la lettre, toujours posée sur le bord de la table. Il faudra sans doute l’ouvrir. Mais pas maintenant.
Il est vingt-trois heures. Impossible de dormir. Il a bien essayé d’oublier la lettre, mais elle a pris son esprit d’assaut et fait toutes les tentatives pour le pousser hors du lit. Alors il cède. Les pieds nus sur le carrelage, il avance vers la table. C’est froid. Ça sent encore le boudin du repas du soir. Il renifle. Attrape le courrier, dans l’obscurité, ça fait une tâche blanche. Retourne se coucher. Se glisse dans les draps chauds. Allume la lampe de chevet. Regarde la lettre, la tourne entre les mains, soupire. Finit par glisser un doigt maladroit à l’intérieur pour déchirer le bord. Soupire encore. Se demande ce qu’il fout là, dans le lit, tout seul, avec la lettre. Quelque chose attend.
Bien sûr qu’il n’a pas oublié. Aujourd’hui, c’était le jour de l’anniversaire de mariage. Cinquante ans avant, jour pour jour, il s’était marié avec Estelle. Elle avait vingt ans, lui vingt-trois. Ça se faisait, à l’époque, de se marier si jeune. Elle était si belle, avec ses beaux yeux en amande, sa coiffe blanche, ses cheveux bruns qui retombaient en boucle le long de son visage…
Il déplie le papier. Son cœur manque un battement. C’est son écriture ! Celle d’Estelle ! Quelque chose attend, qui le surprend au-delà des mots ! Elle déclame son amour, elle écrit qu’il lui manque, mais qu’elle est toujours là. Qu’elle lui demande de réaliser un dernier souhait. Qu’elle doit partir bientôt et que la lettre sera postée à la date qui convient, par une personne qu’il doit retrouver.
Il ne comprend pas. Relit la lettre. Et finit par voir le sens se dessiner petit à petit. Comme ces photos dans les bains de révélateur. Estelle a écrit avant de mourir, et a donné la lettre à une personne qui devait la poster pour qu’elle arrive le jour de l’anniversaire de mariage. Cette personne, tu dois la retrouver. Tu la connais. Elle a été chère à tes yeux. Elle t’attend. Elle sera là pour toi, comme je ne peux plus le faire aujourd’hui. Je t’en prie, vas la voir et ensemble, apprenez à vivre heureux.
Il replie la lettre, lentement. Le cœur s’est apaisé. Il a été baigné en quelques minutes d’une solution réparatrice, d’un baume enveloppant qui a guéri les vieilles blessures. Demain, il irait la voir. Il partirait retrouver Anne. Cette femme qu’il avait aimée passionnément avant Estelle, et qu’il avait dû quitter. Estelle, elle savait pour Anne et a réussi à la retrouver. Il fallait que l’amour puisse trouver à l’incarner ailleurs. Anne a mis un petit mot à la fin de la lettre. Elle est prête à le revoir. Elle est veuve aussi. Ils ont tellement à se raconter. Demain, il entendra son réveil sonner. Il s’habillera avec soin. Il se rasera, aussi. Et mettra peut-être de l’eau de Cologne. Pour sentir bon. Demain, quelque chose attend. Et c’est la première fois depuis un an. Depuis une éternité.

La genèse de A vos Rêves… Prêts ? Partez !

Il était une fois un livre sur les rêves. Voici son histoire, en quelques mots. Parce qu’on me pose souvent la question : pourquoi écrire un livre sur les rêves ?

Une partie de la réponse se trouve sur la page instagram de Dare Women, une association chère à mon cœur et dont la fondatrice, Frédérique Picard Le Bihan, m’a interviewée récemment au sujet de ce livre. Vous trouverez cette interview sur le lien suivant : https://www.instagram.com/p/CXJu-zwKZJC/

 

Alors pour répondre à cette question brûlante, je me replonge dans le contexte de 2016, au moment où je viens de terminer la rédaction de mon dernier roman (publié en 2021 aux Editions du Loir : Tricots, Flingues et Bras Cassés). J’étais partie sur un autre roman, mais le tout n’avançait pas et patinait drôlement… Je cherchais une voie pour sortir de ce marais où je pataugeais allègrement, et soudain, un jour, tout s’est éclairé. J’ai compris qu’il me fallait répondre à toutes ces personnes qui, lors de la sortie de mon premier livre (Femme(s) à la mer, édition Ancre de Marine, 2016), m’assuraient que les rêves, ce n’était pas pour eux. Ils rêvaient de faire ce que nous avions fait en famille : un voyage en bateau, mais ce n’était pas le temps, ou alors ils n’avaient pas l’argent, la santé, l’âge adéquat… Il y avait toujours quelque chose qui accrochait et retenait leurs rêves sur la terre ferme. Ces rêves qui, pourtant, ne demandaient qu’à s’envoler…

Je me suis mise à la tâche. J’ai senti qu’il fallait répondre à toutes ces personnes, leur faire comprendre que ces barrières qu’ils dressaient entre eux et leurs aspirations les plus profondes, ils avaient les moyens de les faire sauter… Quoi de plus naturel, alors, d’aller explorer en soi et autour de soi ce qui fait le terreau des rêves ? J’ai plongé dans ma propre vie, pour en sentir les courants souterrains et comprendre les mécaniques à l’œuvre dans les événements qui l’avaient marquée. Et puis j’ai ouvert mes radars pour détecter autour de moi ces rêveurs qui vivent discrètement, le plus souvent, tout autour de nous. Je me suis laissée inspirer, guider par des rencontres, attirée par des amitiés qui existaient parfois depuis longtemps avec certains rêveurs, j’en ai rencontré d’autres à l’occasion de l’écriture de ce livre. Chacun a nourri ma réflexion avec générosité, talent, humilité… Et ceux qui ont le plus contribué à ce livre n’ont pas forcément été ceux dont le parcours était le plus bruyant…

J’ai donc passé, avec chaque personne qui a mis sa touche à ce livre, des heures à discuter. On s’installait dans un café, à leur domicile, ou bien par téléphone. Je me suis parfois déplacée dans d’autres villes pour les rejoindre. Mais chaque fois, la rencontre a été émouvante, j’ai été touchée de l’honnêteté de ces rêveurs qui sont allés au bout de leur rêve, qui se sont appuyés sur les ressources qu’ils avaient en eux pour forcer les limites de l’ego, quitter la zone de confort, sortir ce qu’ils avaient de plus vivants et de plus lumineux !

Ce que j’en ai tiré, ce sont des processus, des parcours, des pistes. J’ai tenté, dans une sorte de synthèse d’équilibriste sur le fil, d’agréger ces idées autour d’une structure qui pourrait accompagner le lecteur. Le livre fourmille d’exercices et de références pour que chacun puisse y trouver des éléments qui lui ressemblent, lui correspondent. Il était en effet impératif pour moi que chaque personne arrive à prendre dans le livre ce dont il avait besoin pour se mettre en chemin, pour bouger l’énergie en elle afin d’entreprendre le voyage vers soi qui se manifeste dans la réalisation d’un rêve. Les exercices, je les ai inventés parfois, ou empruntés à des auteurs. Je les ai testés, mis en pratique, et j’ai tenté de les rendre assez variés pour qu’ils touchent un maximum de personnes, chacune dans ses goûts et ses aspirations.

 

Et pour ce qui est de Maxime, qui a préfacé mon livre, notre rencontre s’est faite le plus naturellement du monde ! J’habitais à l’époque à Tours, et j’avais apprécié la personnalité de Maxime, et l’énergie qu’il avait mis à promouvoir la permaculture à la ferme de la Bourdaisière. Moi-même attirée par l’écologie et les méthodes de culture respectueuses de l’environnement, j’avais envie de voir, en vrai, à quoi ressemblait un rêveur écolo ! J’ai donc pris contact avec lui directement, un peu au culot. Le jour où nous nous sommes rencontrés, il faisait beau, je suis partie de chez moi en vélo pour faire la vingtaine de kilomètres qui me séparaient de la ferme. Il faut dire qu’à Tours, les pistes cyclables sont omniprésentes, ce qui rend les déplacements très agréables en vélo ! J’ai débarqué à la Bourdaisière, un magnifique château posé dans un écrin de verdure, et j’ai fait la connaissance de Maxime. Nous nous sommes posés au bord d’un champ (mais est-ce le nom que l’on peut donner à un entrelac de plantes savamment organisées autour d’une logique d’abondance et de symbiose ?). Nous avons pu échanger durant une heure, et Maxime a répondu à toutes mes questions, s’est vraiment impliqué dans les réponses, a généreusement partagé son expérience et son point de vue. J’ai adoré sa présence, son énergie communicative… Je me suis laissée baigner par le flot d’idées qu’il produit à chaque minute pour se réinventer en permanence… Et c’est avec beaucoup de gentillesse qu’il a accepté de préface mon livre, lui donnant un éclairage positif, porteur de ces changements qu’il impulse dans le monde d’aujourd’hui pour faire germer des rêves : les siens, et ceux de tous les gens qui gravitent autour de lui !

 

Voilà, j’espère être parvenue à ouvrir des fenêtres, à faire venir de l’air et de l’énergie là où l’atmosphère est parfois confinée dans un quotidien trop serré, par le biais de ce livre. J’espère que le voyage vous convaincra de donner des ailes à vos rêves. Cela me rappelle un soir d’automne où mon fils ainé, à l’époque bouleversé par de grands questionnements, était allé courir. Avant qu’il ne s’élance, je l’avais pris dans mes bras, et je lui avais soufflé : « J’aimerais que tu arrives à voir les ailes que tu as dans le dos… ». Il est parti, et à son retour, il m’a dit, avec un sourire dans le regard : « Je les ai vues, mes ailes, maman ». Je vous souhaite de voir les ailes que vous avez dans le dos…

Tout ce qui reste à vivre…

Les amours, les amis passeront, toi tu resteras…
Deviens ton premier amour
Apprends à te connaître et à t’aimer
Pardonne-toi les côtés les plus sombres
Marche à côté d’eux et apprends à ne pas te juger
Désensommeille tes côtés lumineux
Découvre-les pour en faire profiter tous les autres
Promène ces parts d’ombre et de lumière en toi
N’oublie aucune facette, assume-les toutes
Chacune raconte qui tu es, et combien tu es contenu en elles
Alors ose être
Ose prendre ta vie à bras le corps
Risque-toi dans l’inconnu
Ose l’amour et oublie la peur
Cours vers qui tu es et ouvre les bras au monde
Embrasse de ton amour tous les autres
Montre-leur qui tu es, dans la confiance
Fais le grand saut
Réalise ces rêves qui te taraudent
Fais-le pour tous ceux qui hésitent encore
Et qui doutent…
Le monde a besoin de ta lumière
De ta joie
De tes peines et de la manière dont tu les surmontes
Le monde a besoin de toi…

Petits miracles dans la roulotte

Il était arrivé le visage fatigué, les traits tirés, et ses yeux semblaient enfoncés dans leurs orbites plus que jamais. Le corps maltraité par une chimiothérapie qui l’épuisait, lui enlevait ses forces vives et son énergie. Il arriva à la roulotte, ne sachant trop quoi faire de cette enclume qu’il avait à porter à la journée longue après chaque injection. Il déposa tout cela dans la roulotte, en s’installant sur le futon. Conscient que le toucher associé au shiatsu qu’il allait recevoir pourrait peut-être remettre de l’ordre dans ce bazar généralisé qu’il subissait depuis plusieurs semaines.

On commença par discuter. Évoquer la maladie, ce qu’elle pouvait bien signifier. Le mal a dit. Que disait celle-ci ? Quel rôle pouvait-elle jouer à ce moment de sa vie ? La question se posait, et il commençait à y répondre. Je débutai le soin, lui proposant quelques exercices en hypnose, qu’il accepta de faire. L’idée était de préparer l’esprit et le corps à la prochaine injection, le lendemain. J’ai débuté par quelques points choisis pour aider le corps à retrouver l’énergie qui lui manquait. Puis j’ai débuté le shiatsu dans le dos. A un rythme régulier, profond et lent. J’ai déroulé pour lui une histoire, un paysage et j’y ai fait venir des personnages. L’enfant intérieur, le guide né de son inconscient. Des aides et des soutiens indispensables dans l’épreuve qu’il avait à affronter. Il se laissa aller. Il accepta de faire mentalement circuler l’énergie dans les endroits où elle semblait avoir du mal à se mouvoir.

Une conscience amie s’invita dans la roulotte à ce moment-là, pour soutenir le travail qui se faisait alors dans le corps, l’esprit, l’âme du patient. Comme si tout allait concourir à précipiter sa guérison, comme si toutes les forces en présence avaient ce pouvoir de lui permettre de sortir de la maladie comme on quitte soudain une pièce, parce qu’on l’a choisi et qu’il est temps d’avancer, d’aller ailleurs trouver la vie qui attend dehors. J’imprimais dans son corps les pressions avec mes doigts, sur le trajet des méridiens qui avaient besoin d’être soutenus. Je sentais l’énergie affluer par endroits, et lorsqu’elle tardait à venir, je le sollicitais pour que, mentalement, il fasse le travail nécessaire. Je sentais les pieds froids, et mes mains agitèrent l’énergie dans ces parties du corps pour que la chaleur y prenne ses quartiers. La nuit tombait, j’allumais la guirlande de lumière tamisée. On entendait quelques chants d’oiseaux, rendus timides par le jour qui s’éloignait. Sa respiration était régulière, apaisée, et son corps se relâchait doucement des tensions accumulées, rendant les points de shiatsu plus aisés, profonds et efficaces.

 

Les échanges furent énergétiques, passèrent par quelques mots, s’étirèrent le long des mains. On sentait dans la petite pièce une vibration particulière porteuse de vie. A la fin du soin, il semblait reposé et sourit. De ce sourire dont il avait le secret, immense et qu’il ne cherchait pas à contenir. Il avait l’air d’avoir trouvé quelque chose. Quelque chose qui ne meurt pas. Qu’il avait toujours eu, et dont il prenait conscience soudain.

Le lendemain, l’injection se passa en un claquement de doigt, et il resta détendu tout du long, protégé cette fois par un cocon invisible qui l’enveloppait d’amour. Et je sais qu’il est en train de trouver l’homme qu’il est réellement, grâce à cette maladie qui l’a déjà quitté et n’est plus qu’un souvenir… Il a pris la leçon qu’elle lui apportait, il s’est débarrassé du mal qui lui a dit tout ce qu’il avait à dire…