L’art de s’alléger en mer

GPS: 14.6042087 -61.0734808

Voici longtemps que je n’ai pas écrit. Il est passé minuit, et je n’ai presque pas sommeil. La pluie tambourine sur les fenêtres de Lam, et j’adore ça. Nous sommes revenus en Martinique après un périple de plusieurs mois. Et en Martinique, en été, la pluie quand elle tombe ne fait pas semblant. Elle se jette en bouquets d’éclaboussures et veut qu’on se souvienne d’elle. Alors elle y met la forme et la violence. Et j’adore ça. Hier encore, Ben et moi marchions dans les rues de Sainte Anne, petite ville devant laquelle nous sommes amarrés. La pluie est arrivée par surprise, et nous a trempés jusqu’aux os. C’était grisant. Une belle pluie drue et chaude qui bouleverse tout en quelques secondes. Les touristes se font des parapluies avec les stores des magasins, les chiens courrent un peu partout comme fous, les locaux se carapatent. Nous, on s’en foutait, on se faisait mouiller pour rejoindre le marché aux poissons. Et oui, faute d’en attraper sur l’eau, on les pêche chez le pêcheur du coin, spécialement débarqué de son bateau pour l’occasion!

Nous venons encore de passer une soirée spéciale. Spéciale pour la rencontre. Un couple que nous avions aperçu in extremis en Guadeloupe, avant notre ultime descente vers la Martinique. En quelques minutes, nous avions appris qu’ils connaissaient un bateau copain que nous allions rejoindre : Iod’l. On sympathise un peu, vite fait, et on se promet de se retrouver en Martinique. Et ce soir, après avoir passé la journée au Marin pour des courses, nous revenons au mouillage et les retrouvons ancrés juste devant Lam ! Soirée, donc. Découverte d’un autre univers, le leur, d’une histoire, d’un périple aussi. Puisque ces français viennent de boucler un tour de l’Atlantique en passant par l’Afrique, où ils ont acheminé des médicaments et des affaires dans le cadre de Voiles Sans Frontières. Points de vue, souvenirs, échanges d’opinion sur la France, ses contradictions, ses manœuvres et mentalités parfois révoltantes, puis passage en revue des bons coups comme des mauvais, là-bas et de l’autre côté de l’Atlantique, de là où on vient : le Canada. On prend un recul incroyable, dans ces moments là. On garde aussi un paquet d’images figées qu’on a mis des années à se forger et qui ne reflètent que très partiellement la réalité qu’on veut décrire. Mais, pas grave, on s’étonne, on s’exclame, et le résultat est toujours passionnant. On parle de bouquins, aussi, d’expériences, de nos enfants respectifs. On ne compare même pas (ce qui est reposant et nous change un peu de certaines relations que nous avons laissées sur la terre ferme) puisqu’on se contente d’échanger, de partager. Personnellement, j’adore ces plongées dans un autre quotidien, un autre regard. Quand, pour la visite de la même île, les avis diffèrent, les entrées en matière sont fondamentalement différentes… Visiter avec le taxi du coin, ou choisir de louer une bagnole. Bouffer au resto, ou tambouille cheap sur le bateau. Marché aux fruits et légumes, ou conserves on the boat. On repart se coucher avec le sentiment d’avoir vécu quelque chose de précieux qui, comme l’amour, ne meurt pas. Dans quelques années, on se dira : « Tu te souviens de Fred et Jean Noël ? Quelle super soirée on avait passée avec eux ! ». Et le mieux, c’est qu’il arrive parfois qu’on retrouve ces gens plus tard, sur un autre coin de la planète. Comme cela nous était arrivé avec Nancy et David, joli couple rencontré au fin fond d’un sentier de rando  dans la Corse sauvage. Ils venaient de Brossard, près de Montréal. Lui, américain, elle québécoise, et nous autres, les français. Quelques soirées plus tard, on s’était jurés de se retrouver à Montréal. Et nous sommes amis, depuis…

Je repense à cette image que l’on projette parmi la famille, les amis. On en parlait encore ce soir. De cette incompréhension, parfois. Je me souviens, petite, d’avoir parfois entendu parler de ces gens qui partaient et vivaient des vies complètement dingues à l’autre bout du monde. Tout le monde en parlait comme de marginaux un peu associaux, des gens un peu fous qui refusaient de fonctionner dans les rails tracés pour eux. On les évitait un peu, on ne les comprenait pas vraiment, on les plaignait parfois, les pauvres : « pas de retraite, pour ces tarés là! ». Et je réalise combien cette étiquette doit nous coller à la face, ces derniers temps. Peut-être qu’on est devenus comme ça, des « marginaux ». Ceux qui préfèrent sortir de la marge, de la ligne rouge qui borde la page d’écriture. En dehors. Mais au fond, je m’en fous un peu. En dehors du connu, c’est vrai. Mais en dedans d’expériences étonnantes, d’un quotidien différent, en somme. Juste pour les rencontres que nous faisons, cette vie là aura valut la peine. L’expérience humaine a quelque chose d’exceptionnel, sur l’eau. Les gens ne sont plus en surface, on creuse, et on creuse profond. On se raconte des choses qu’on ne dirait pas en ville, dans son petit appart, devant une bouteille de rouge. Ou peut-être que si, mais ça resterait du domaine de l’exception. Sur la mer, on dirait que les masques, ça fait longtemps que le vent les a fait voler. On se découvre moins fragile, moins habile à cacher ce qui nous forge au fond, ce qui nous fait vivre. On ne vit plus en imposteur, on vit, et quand on rencontre d’autres personnes, on échange. C’est tout. Et c’est immense.

 

Un peu plus tard au matin… On est toujours jeudi. C’est la saison des pluies, et il a plu des cordes plusieurs fois cette nuit. Des ravales incroyables et des litres d’eau du ciel. Magnifique et très bruyant.

Ce matin, on se réveille en allant nager. Puis on déjeune avec Bénabar. Un invité qui revient souvent, ces derniers jours. Les enfants s’en sont entichés, depuis qu’ils ont entendu une de ses chansons les plus drôles : « Le vélo ». Ils récitent par cœur les tirades désopilantes et rient toujours à l’évocation du petit môme qui fiche des coups de pied dans les roues de son bolide. Son dernier album (à Bénabar, pas au môme !) est vraiment inspiré, tendre et drôle. Alors Bénabar.

Lors de notre arrivée en Martinique, on suivait un bateau copain, Iod’l, qui nous devançait de quelques heures avec leur Outremer qui filait sur l’eau. On s’est retrouvés, de nuit, dans la grande anse d’Arlet. Une magnifique anse bordée de quelques maisons, petits restos sur la plage, les pieds dans l’eau. Palmiers et murs couleurs créoles : vert anis, rose framboise, jaune canari… Juste un chemin le long de l’eau, la route étant planquée derrière les maisons, un peu plus haut. Calme et plage immense, eau claire et tortues… On a retrouvé ces amis avec un grand plaisir. Et de s’organiser des séances de yoga on the beach, avec Séverine et son amie Vanessa. Snorkelling après le déjeuner, discussions de fin d’après-midi en regardant les garnements qui hurlent de joie en jouant dans l’eau. À nous tous, on totalise 8 mômes ! Le soir, c’est petit resto sur la plage. On décortique nos langoustes en devisant de tout et de rien. Le resto, c’est « Les fruits de la patience ». Et, de fait, le grand père qui cuisine prend son temps, ce qui nous arrange bien, vu qu’on a le nôtre.

Retour au Marin, pour encore quelques bricolages à réaliser, des courses à faire, la routine habituelle. On retrouve quelques têtes connues, on décrit le voyage aux Bahamas en trois mots. Et puis c’est l’heure du grand ménage, on récure Lam dans tous les sens, on trie et on jette, on tente de se faire de la place. Rapport à mon titre: l’art de s’alléger ne consiste pourtant pas à jeter à la mer les petits affreux qui nous régalent de leurs rires dès qu’ils foncent à la flotte! Non non, même quand ils font des crises ou refusent de filer un coup de main. C’est juste que sur un bateau,  pas vraiment de possibilité d’engranger du superflu. C’est une philosophie qui me plaît, même si elle représente un défi de tous les jours ! Plus qu’à se replonger dans « L’art de la simplicité » de Dominique Loreau…

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