Une vie différente sous la loupe

Une belle prise aux Grenadines!

Voilà huit bons mois que nous vivons sur l’eau. L’heure n’est pas encore aux bilans, mais une chose que je cogite depuis quelques jours revient faire surface ce matin. Ma conclusion après ces quelques mois passés à vivre une vie différente de ce que la plupart des humains connaissent : à aller au bout de ses rêves, à vivre sa vie comme on l’entend, on s’expose. Le regard des autres est souvent alors extrémement intéressant à décortiquer. On retrouve dans les réactions de ceux qui nous entourent tout une palette d’émotions, de réflexions et de positionnements qui choisissent de s’exprimer… ou pas ! Ainsi, nous partageons parfois avec d’autres amis qui ont fait des choix similaires aux nôtres (vivre en famille sur l’eau, pour un an ou plus, au gré des courants et des vents) nos avis respectifs sur la façon dont notre vie décalée peut être perçue.

Parmi les réactions que nous pouvons sentir, il y a parfois l’émerveillement. Il s’agit de personnes qui se sentent galvanisées par des expériences qui les intéressent et les nourrissent. Ceux là sont des supporters infaillibles des aventures les plus folles, ils sont dotés d’un enthousiasme qui en fait des soutiens à toute épreuve en cas de coup dur, mais surtout en cas de coup de joie et de bonheur. De telles personnes ont elles-mêmes une vie riche et remplie qui les pousse à être curieux des autres sans jamais les envier. Ils sont aussi capables d’être heureux pour les voyageurs qui vivent des moments magiques. Car n’est pas apte à se réjouir du bonheur des autres qui veut.

À l’opposé de ces optimistes convaincus, il existe d’autres personnes qui vivent apparemment dans la comparaison subtile. L’attitude, souvent niée, consiste à secrètement envier ceux qui les renvoient à leur propre existence. Les marginaux que nous sommes deviennent alors des miroirs d’une incapacité chronique à écouter ses propres aspirations profondes. Et les aventures que nous vivons deviennent prétextes à critiques diverses, ou alors à ces déclarations qui affirment que « Je ne serais jamais capable ». Pour eux, le risque associé au changement de vie semble tellement menaçant qu’ils s’empêchent seulement de l’envisager. Et quand on quitte le quotidien que l’on connaissait lors de notre vie à terre, ce sont en partie ceux-là, que l’on fréquentait pourtant volontiers avant, qui larguent les amarres de l’amitié. Car les images que véhicule le nouveau choix de vie deviennent pour eux des constats d’échec sur une incapacité supposée à changer.

En dehors de ces personnes qui se définissent par rapport à ce que l’on peut vivre, il y a aussi ceux que ces aventures indiffèrent. Lorsqu’on leur parle de ces projets, ceux- là tourneront vite la tête et passeront à un autre sujet dès que l’occasion se présentera. Ils se foutent pas mal de ce qu’on peut trouver de beau à naviguer, et le fait d’aller vivre sur l’eau ressemble plutôt à un excellent moyen d’aller risquer sa vie de façon inconsciente.

Il y a aussi les gens dont la curiosité s’éveille un peu à l’évocation des bizarreries d’une vie qui sort de l’ordinaire. Ils aiment écouter les anecdotes, commentent les petites et grandes fortunes de mer, posent une foule de questions sur les détails du quotidien et semblent vouloir s’imprégner un peu de cette folie là. Car il ne s’agit pas d’autre chose : une folie. Pour eux, côtoyer des familles qui naviguent se compare au fait de regarder un film fantastique : cela peut sembler passionnant, mais c’est tellement, tellement loin de ce qu’ils vivront jamais ! Leur vie est suffisamment intéressante, merci, et ils ne songeraient pour rien au monde à quitter cette routine qui leur convient et les épanouit.

Et on trouve enfin les personnes qui deviennent des fans inconditionnels, pour ce que les aventures réveillent de passions cachées qu’ils chérissent. Cela les pousse à vivre par procuration ces rêves qui les habitent et à leur faire une place de cette manière, en se nourrissant de ce que peuvent vivre les autres. Ceux-là épluchent les magazines de voile, passent des heures sur internet à dévorer les récits de voyage, respirent l’air marin envoyé par les tour-du-mondistes depuis leur petite voiture coincée dans le trafic. Et ce sont précisément ceux-ci qui partent aussi, parfois…

 

Au regard de ces profils dessinés au fil des échanges et des expériences, force est de constater que tout ce qui sort de la norme devient un élément saillant, un relief sur la tapisserie de l’existence. Et se prête ainsi à toutes les critiques, les bonnes comme les mauvaises. Ces choix de vie suscitent des réactions parfois très vives de la part des autres. Ce qui en fait une source de controverse, de discussions passionnantes, et aussi de fragilité chronique. Il n’est en effet pas simple de se trouver éclairé soudain par la lampe torche de tout un tas de gens qui projettent tant de choses dans la vie qu’on a choisie. Mais au final, ces échanges nourrissent des relations passionnantes qui nous éclairent beaucoup sur l’être humain. On se sent faire un peu partie de tous ces portraits décrits plus haut. On rejoint sans le savoir toutes ces personnes qui nous observent du coin de l’œil, et je crois que si on est toujours le con d’un autre, pourquoi ne pas choisir d’être aussi bien le fou d’un autre ?

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