Le tissu d’essentiel

Gracile fougère des Jardins de Balata

Petite info: les photos sont à jour dans Picasa, vous pourrez voir les clichés de la montagne Pelée et les merveilles du Jardin de Balata!

Hier matin, une petite pancarte trônait sur la table après le petit déjeuner. Les enfants s’étaient en effet révoltés contre le rythme – exigeant il est vrai – que nous leur imposons depuis trois semaines. Ils ont donc posé un préavis de grève ! On a alors négocié les conditions d’une journée de repos pour ces lardons épuisés… Car depuis plusieurs jours, nous les faisons étudier matin et après-midi, week end compris, pour que tout le monde puisse profiter de Cariacou, île des Grenadines où nous devrions nous trouver d’ici quelques jours. Il s’agit donc de faire en 4 semaines le programme de 5 semaines. Mais les pauvres bougres s’en sortent très bien, et devraient finir leur programme de l’année d’ici mars. L’objectif est qu’ils prennent un peu d’avance pour profiter de la France l’année prochaine ! Car il est possible que nous traversions l’Atlantique dans l’autre sens au printemps prochain. Ce sera une belle occasion de revoir la famille et les amis au passage…

Dans un autre registre, à l’ancre au même endroit depuis plusieurs semaines, la routine s’installe. Des réflexions viennent teinter ce quotidien qui, pour extraordinaire qu’il soit, impose aussi des successions d’instants plus ordinaires. Joli contraste en vérité. Car comment nommer autrement ce mouvement qui nous fait cotoyer dans le même temps l’inédit de la découverte et d’une vie différente, avec les tâches routinières qui sont incontournables, même sur l’eau. J’en arrive à rapprocher cet étonnant mélange de ce que m’avait dit une amie, Anne, rencontrée sur un bateau il y a quelques mois, et qui s’étonnait d’avoir si peu de souvenirs d’une année sabbatique passée sur l’eau en famille. Comment peut-on laisser sa mémoire flotter ainsi, au point d’occulter tant d’instants aussi intenses que précieux ? À moins qu’il ne s’agisse d’autre chose.

À moins que ce soit notre approche des choses, et non notre mémoire, qui soit déficiente. Je le constate en fait tous les jours. Qui se souvient en effet du visage de la caissière lors de nos derniers achats au supermarché ? Qui a retenu la couleur du veston de notre interlocuteur à la dernière réunion ? Qui enfin peut prétendre retenir du moindre instant un souvenir précis, décrire un endroit qui lui semble pourtant banal et sans intérêt ? Ce savoir là s’apprend. Il se nomme présence. Une présence aux choses, aux êtres, aux événements de l’existence. Quel intérêt, me direz-vous ? Pourquoi s’échiner à se souvenir de la couleur du cheval blanc d’Henri IV ? En fait, l’attention constante à ce qui nous entoure est le tissu d’essentiel qui habille l’existence. Sans elle, nous passons au travers de la vie comme l’eau à travers les mailles d’un filet. On ne retient rien, et rien ne nous retient. Ainsi, on peut vivre une année incroyable en famille sur l’eau, enchaîner les instants formidables, et ne plus se souvenir de grand-chose quelques années plus tard. Comme si tout avait été avalé à toute vitesse, sans qu’on puisse vraiment reconstituer le goût des aliments que l’on vient d’ingérer. Cela m’arrive malheureusement souvent : je mange, et, occupée à mille petites choses inutiles, je ne prête pas attention à ce qui entre dans ma bouche, aussi délicieux que puisse être le plat. De la même façon, je peux marcher en pleine nature dans des endroits magnifiques, et ne trouver rien d’autre à faire qu’à penser à ce que je dois préparer pour le soir ou un autre truc désarmant d’inutilité à ce moment précis.

Dans cette course quotidienne que nous nous organisons, il reste alors peu de place pour l’être. On ne vaut semble-t-il que par le faire. On m’a appris cela, et je lutte tous les jours pour déconstruire cet apprentissage qui m’empêche de voir. Il faut savoir faire, certes, mais il faut savoir être, aussi.

C’est bien là que le bât blesse. Et partir dans des paysages fabuleux ne suffit pas. Je fais ici référence à ce souhait d’une future navigatrice rencontrée sur le net. Catherine (voilier Lhasa) prépare un tour du monde en famille et devrait partir dans les prochains jours. Elle écrivait récemment souhaiter arriver à lever le pied en étant loin d’une vie trépidante, une fois sur l’eau. J’avais en fait exactement la même attitude, et me suis parfaitement retrouvée dans ce souhait ! Mais force était de constater que ce type de changement radical (on ne se refait pas : je suis née et j’ai grandi dans la région parisienne, ralentir est donc un mot exclu de mon vocabulaire…) était un vœu pieu et que j’ai vite déchanté ! Nous avons dès les premières semaines enchaîné la préparation du bateau, des réparations, des avitaillements et autres ajustements. Ensuite, on est passé aux visites. Et de multiplier les débarquements dans toutes les îles que nous croisions, jusqu’aux Bahamas ! En matière de repos, j’ai déjà vu mieux… On était essouflés de notre propre performance et constations avec dépit… qu’il ne suffisait pas de vouloir ralentir pour que la chose se produise ! J’ai donc travaillé grâce à mon antidote habituel, personnel et portatif : solitude, marche, et pleine conscience. M’attacher à chaque instant où ma folle du logis (j’ai nommé mon cerveau fertile qui produit une pensée par microseconde !) ne m’entretenait pas de ses conversations futiles, pour apprendre à être. Pour respirer, et être consciente d’être en train de respirer. Quant à la solitude, je ne parle pas forcément de l’image d’Épinal qui consiste à se retrouver au milieu du désert, avec pour seul compagnie un dromadaire hypoglycémique au caractère de cochon (cocktail explosif s’il en est…). Non, je parle plutôt de cette solitude construite, qui peut se concevoir au milieu d’une foule, dans un champ de marguerite aussi bien qu’au volant d’une bagnole. Personne à qui parler, c’est l’idée. Appelez cela un instant de méditation improvisé, ou un moment organisé dans le seul but de faciliter la présence consciente. L’objectif étant de se retrouver, d’observer, de prendre ce qui passe, ce qui advient en faisant intervenir tous les sens. Ne pas juger ce qui survient autour de soi, mais au contraire poser un regard sans discriminer, afin de concevoir la réalité sans en oblitérer toutes les facettes. Exercice hautement complexe à réaliser, et qui demande une sacrée pratique !

Mais au final, c’est à ce prix que l’on peut, à mon sens, réussir à goûter pleinement à cet enchaînement d’instants magiques que le quotidien distribue aussi généreusement. Et je peux alors respirer le paysage surréel de Shroud Cay sur un kayak qui vogue sur une eau étale, autant que je peux m’attacher à faire une lessive sur le pont du bateau, ou encore à faire faire leurs devoirs de français aux enfants ! Je concluerai donc en vous laissant cette citation tirée du magnifique livre de Christophe André, Méditer jour après jour (ed. L’Iconoclaste, 2011) :

« Ce qui facilite l’accès à ces mondes de l’instant présent, ce sont certaines grâces extérieures, certes, comme le soleil, la neige et la pie du tableau de Monet. Mais aussi la décision de se mettre, le plus souvent possible, en position d’être touché, contacté, frappé par la vie. Il s’agit d’un acte de conscience volontaire, il s’agit de décider d’ouvrir la porte de notre esprit à tout ce qui est là. Au lieu de nous réfugier dans l’une ou l’autre de nos citadelles intérieures : ruminations, réflexions, certitudes et anticipations. (…) Le passé importe, le futur importe. La philosophie de l’instant présent, ce n’est pas dire qu’il est supérieur au passé ou au futur. Juste qu’il est plus fragile, que c’est lui qu’il faut protéger, lui qui disparaît de notre conscience dès que nous sommes bousculés, affairés. C’est à lui qu’il faut donner de l’espace pour exister ».

Bonne route !

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3 réflexions au sujet de « Le tissu d’essentiel »

  1. Un grand coucou aux pti moussaillons en pleine révolte et à leurs parents ! J’ai bien hâte de vous voir en 2013…et, puisque le programme scolaire sera terminé, nous pourrons officiellement faire passer des évaluations de passage en classe superieure aux 3 loustics …champagne pour les grands et révolution à bord en perspective !
    Bises bises
    Vaness’

  2. ” l’attention constante à ce qui nous entoure est le tissu d’essentiel qui habille l’existence. Sans elle, nous passons au travers de la vie comme l’eau à travers les mailles d’un filet. On ne retient rien, et rien ne nous retient.”

    Cette réflexion mérite qu’on s’y arrête et que l’on médite là dessus.

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