La vie telle qu’on la connait

On était allés boire une bière au Lambi Queen. Un petit bar sans prétention au bord de l’eau. Quatre murs, une terrasse couverte, pour les pluies diluviennes qui tombent  souvent, ici. Vue sur le mouillage de Tyrell Bay. Le crépuscule qui allumait le ciel dans des teintes dorées, roses. On était bien. Les enfants, sur le bateau, nous attendaient en faisant des bracelets brésiliens, leur nouvelle passion. Des bretons voulaient parler, nous ont offert une autre bière. On est repartis sur Lam. Je me suis installée sur mon tapis de yoga. J’essaie de faire ma séance tous les soirs. Sur les passavants, quand le soleil se couche. Beau temps, mauvais temps petite ou grosse houle, seule la pluie m’arrête. C’est parfois sportif surtout avec les vagues, mais c’est bon, le yoga dehors. C’est double joie, oxygène à volonté, bonheur simple et vrai. Je m’étirais donc dans tous les sens. J’entendais Ben qui mettait le film, parce que, comme souvent depuis que nous sommes en bateau, c’est soirée film. On fabrique la culture des mômes. On essaie de s’organiser pour que ça finisse tôt, pour ne pas manger trop sur leurs heures de sommeil. On partage. Souvent, on leur met des documentaires. Ils raffolent, ils en mangeraient comme on gobe des M & M’s. Sans s’arrêter. Ils apprennent tout, enregistrent, comparent, déclarent, contredisent. Ils ont un regard aigu, un je ne sais quoi de ‘j’ai pas compris alors explique’ qui leur pend au bout des lèvres et que, Ben et moi, on adore. On arrête le docu toutes les 2 minutes. Pour expliquer, pour mettre en perspective, pour donner notre avis ou prendre le leur. On a jamais eu de télé pour leur éviter les soirées silence où chacun regarde le cube dans son coin sans rien dire. Mais les soirées docu, c’est le pied. Ça devient une arène où chacun amène ses arguments, où chacun combat l’autre avec ses raisonnements. C’est drôlement vivant, une soirée docu. On rit aussi, souvent. Et puis on apprend à s’extasier comme eux devant les hallucinantes constructions que sont les pyramides d’Égypte, ou celles des Incas. On explore l’histoire comme la géographie…

Mais je m’égare. Ce soir, c’était pas soirée docu. C’était soirée film. Et un film particulier. Je m’étirais, donc, et par la fenêtre du carré, j’observais mon petit monde en sentant que ça chauffait dur, sous mes jambes tendues. Je voyais Ben, debout, un épluche-légume à la main (c’était lui qui préparait le repas – cochon, du reste : cuisses de canard confites et pommes de terre), qui introduisait le film aux trois lardons. Les mousses l’écoutaient comme ils font toujours quand quelque chose les intéresse : avec passion. Théo, signe qu’il était tout ouï, s’épluchait les ongles avec application. Sacha avait la bouche légèrement ouverte et ne quittait pas son père des yeux. Laé avait une posture étrangement semblable à celle de son grand frère. Ils se faisaient expliquer le contexte du film Intouchables. Film pour enfants ? Pas vraiment. Et c’est toute la beauté de la chose.

Je comprends seulement depuis quelques semaines à quel point des trucs ont changé, dans cette famille. Par exemple, le fait que Théo ait pris un centimètre par mois depuis notre départ en février dernier. D’ici un an, s’il continue sur sa lancée, il va me manger la soupe sur la tête… Par exemple, le fait que Sacha ait fait un concours d’apnée avec son père, et qu’il a lâché seulement 10 secondes avant lui : après 1 minute et 9 secondes… Par exemple, le fait que Laé soit désormais capable de partir en kiwik (notre kayak à voile) tout seul et de mener sa barque sans souci, comme de s’occuper comme un chef d’un plus petit que lui comme s’il en était le grand frère. Nos enfants ont grandi en quelques mois plus qu’ils n’ont pu le faire en quelques années, on dirait. Et avec les films qu’on leur montre, on les expose à des réalités qui les font grandir différemment, aussi. On aurait arrêté, si on avait senti chez eux une indifférence, ou une incompréhension infranchissable. Mais non. Ils veulent savoir. Ils veulent apprendre. Ils veulent comprendre, surtout. On leur balance des docu audio le matin, quand on ne peut plus écouter France Inter parce qu’on est aux Grenadines. Ils choisissent eux-mêmes les podcast dans l’émission La Marche du Siècle, ou Deux mille ans d’histoire. C’est leur trip. On passe alors des chevaliers de la Table Ronde à Charles VIII ou encore aux conquistadors. On tente de décrire le nazisme et ses horreurs, de faire comprendre les atrocités commises au nom de convictions religieuses intolérantes, de démontrer les subtilités merveilleuses de la poésie… On parle de valeurs. Les nôtres, et celles de personnes dont on ne partage pas les opinions. Ils se font tout expliquer, ils en redemandent. Alors on y va, et on y va ensemble. Main dans la main.

Intouchables, donc. Un film pour les grands. Avec des tas de références, et une situation pas banale. Un tétraplégique en chaise roulante, et un grand sénégalais qui raconte que des conneries. Ils comprennent bien vite que ces deux là sont en sursis. Dans des vies qui ne les font pas trop marrer. Chacun a besoin de l’autre pour apprendre à vivre. Et ils le font à coup de bêtises, de jeux de mots parfois douteux, de tendresse bien planquée derrière les roues de la petite machine électrique… Les mômes rentrent dans le film. Ils rient des blagues – on arrête le truc pour prendre le temps de leur expliquer le deuxième, le troisième degré. Ils captent bien vite la logique jusqu’au boutiste de ces deux là qui n’ont plus rien à perdre. Et se marrent en voyant le gars dont on ne voit que les magnifiques dents blanches dans l’obscurité se payer bruyamment la tête du chanteur d’opéra déguisé en arbre qui s’époumonne sur la scène. C’est tellement bon, de les entendre rire ainsi, de les voir petit à petit saisir les nuances des relations humaines, de se réjouir de ces petites tâches de vie qui parsèment le quotidien. C’est tout simplement un miracle d’être là auprès d’eux, et de les voir grandir ainsi sous nos yeux.

Car parfois, je repense à ce qu’était notre vie à Montréal. Horaires serrés, fatigue, course perpétuelle. Et pourtant, nous n’avions que le strict nécessaire. Pas de cours extrascolaires ou d’activités en dehors d’un cours d’escalade le samedi. Juste la routine de chaque jour, mais qui tenait dans deux petites heures pour tout caser le soir, et une de plus pour fabriquer la matinée. Il fallait toujours faire au plus vite. Dans cette routine, pas de place pour l’explication, la poésie, le partage grandeur nature. Les films, c’était de leur âge et c’était tout, parce que de toute façon on avait pas la force ou le temps d’expliquer, et rallonger trop la sauce les aurait fait coucher trop tard. Et un enfant qui n’a pas assez dormi, c’est un enfant grincheux. On tournait donc les coins ronds. On allait à l’essentiel.

Cette année, l’essentiel tient dans ce temps que l’on a en plus. Bonus. Dix années passées à mettre nos énergies, notre argent, notre temps dans un objectif. Et cet objectif, à mon avis, au-delà des découvertes, de toute cette eau, des paysages et même des gens rencontrés, ça tient dans ce petit mot : temps. On prend le temps. On a acheté pendant dix ans du temps, pour maintenant. D’autres ont pu dans l’intervalle se payer des chalets, une nouvelle bagnole, des vacances au soleil deux fois par an ou encore des sorties chaque semaine. Nous, aujourd’hui, on a ce temps. Et on le passe à regarder grandir ces enfants qu’on a finalement si peu vus. J’éprouve une joie immense à voir combien ils changent. À observer en catimini leurs gestes plus matures, leurs bons coups, leur fierté quand ils arrivent à faire quelque chose qui les effrayait avant. Désormais, ces détails que l’on loupait souvent, faute d’être présents, on peut les lire directement sur leur visage. C’est Théo qui m’appelle pour me montrer qu’il arrive à plonger. Sacha qui exhibe avec un plaisir évident l’objet qu’il vient d’aller chercher par 5 mètres de fond en apnée. Laé qui comprend en quelques minutes un concept de maths que nous pensions mettre des semaines à lui expliquer. Ces moments uniques me font dire que, si demain le tour du monde pour nous s’arrêtait, le plus beau aurait déjà été fait. Nous pourrions nous vanter d’avoir déjà le meilleur. Regarder mes enfants vivre me procure ce sentiment d’accomplissement.

J’ai lu il y a quelques mois le livre qu’une amie m’a donné avant mon départ : L’année de la pensée magique. Il est de Joan Didion. Il raconte un instant dans la vie de cette auteure américaine connue, quand elle perd son conjoint qui meurt sous ses yeux d’une crise cardiaque. Ses mots sont crus, précieux, terribles. Elle écrit : « La vie change vite. La vie change dans l’instant. On s’apprête à dîner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.” Et c’est cela. Exactement cela. C’est pour cette raison première, authentique, que nous avons, Ben et moi, décidé d’arrêter le temps, pendant ces quelques mois, ces quelques années. Parce que rien ne justifiait qu’on attende. Parce que les enfants ne nous attendent précisément pas pour grandir, pour être fiers de leurs petits et grands exploits, pour être attentif à un papa qui leur explique le monde. Pour se jeter à l’eau alors qu’ils en ont une trouille bleue. Pour venir parler d’un problème qu’ils ont et qui les blesse. J’ai trop entendu d’histoires de rêves repoussés à la retraite, finalement tombés dans l’eau d’une maladie ou d’un décès, pour être assez patiente, pour attendre. Tout est là. Je vous souhaite la même impatience à prendre dès maintenant votre temps. C’est tout ce qu’on a dans la vie. Ce foutu présent qui nous fuit comme la peste. À moins que ce soit nous qui fassions tout pour l’éviter…

(Visited 39 times, 1 visits today)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.