Une idée du bonheur

Laé à Warderick Wells, Bahamas, il y a quelques mois. Il a 8 ans ce matin!

Je dédie ce post à Benoît et Xavier, papas attentifs et aimants

J’étais assise il y a quelques minutes encore à l’avant de Lam. Installée sur un de ces petits sièges qui surplombent l’étrave de notre bateau, les cheveux embrouillés de vent et les jambes qui se balançaient au-dessus des vagues. Nous longeons actuellement Grenade, que nous quittons aujourd’hui pour Carriacou, avec un petit crochet probable à l’île ronde. Et sur mon petit trône improvisé, je goûtais au bonheur de ne plus avoir cette fichue angine qui me pourrissait la vie depuis une semaine. À celui, particulier, d’être attentive au souffle du vent sur ma peau, aux lumières qui jouait dans la végétation de l’île sur babord, au mouvement paresseux de Lam dans les vagues.

Je me demandais à quoi pourrait ressembler une définition du bonheur, puisque tel était mon sentiment à cet instant précis. Est-ce une succession de moments semblables, libres de toute contrainte, et qui se passent en immersion dans la nature ? Est-ce un état d’esprit, qui se passerait de décor et trouverait à s’exprimer dans le moindre contexte, qu’il soit rieur ou non ? À ce sujet, je me rappellerai toute ma vie cette période de mon adolescence que j’ai passée à lire sur l’holocauste. L’histoire me fascinait, m’habitait à plein. Je goûtais avec passion ces descriptions terribles souvent, merveilleuses parfois, intenses et tellement humaines… Surtout, j’étais sidérée de lire les écrits de ces personnes, juives pour la plupart, mais pas seulement, qui ont écrit des récits terriblement émouvants dans lesquels ils décrivaient leur vie dans les camps. Émouvants pour l’humanité qui les habitait jusqu’à leur faire voir la beauté et l’amour dans ce que l’humain peut produire pourtant de plus abject. Depuis ces lectures qui m’ont nourrie, j’ai développé la conviction que le bonheur est une lecture personnelle et déterminée de l’existence, qui se passe (jusqu’à un certain point) de circonstances. Non, ces personnes martyrisées dans les camps n’étaient pas nécessairement ce qu’on pourrait qualifier d’heureuses. Mais elles trouvaient cependant des sources de joie éphémères mais bien réelles, malgré l’horreur qui était leur lot quotidien.  Ce qui laisse de l’espoir, des montagnes d’espoir, à nombre d’entre nous qui n’avons pas à subir ce qu’elles ont vécu.

 

Alors je reviens tranquillement au bateau, en suivant le sens du vent, et la métaphore y est d’ailleurs heureuse. Il suffit de suivre le sens du vent. L’existence est parsemée de détours, de virages à 180 degrés, larges ou en épingle à cheveux. On a deux attitudes possibles, face à ces aléas que l’on ne contrôlera jamais complètement. La confrontation, ce qui revient à lutter contre ce que l’existence apporte systématiquement devant soi, en accusant aussi l’extérieur de ne pas se montrer très coopératif à la construction de notre bonheur. Cela revient à nager à contre courant, ce qui me semble personnellement assez épuisant et souvent très peu efficace.

L’autre attitude, à l’inverse, consiste à accueillir ce qui vient comme ça vient. Ce qui ne signifie pas non plus refuser de faire des choix et se laisser totalement porter, non. De toute façon, refuser de faire un choix EST précisément un choix ! Mais cela signifie à mon sens le fait d’accepter de considérer ce que la vie amène, et de choisir quoi en faire au lieu de le rejeter en bloc par principe. Cela implique que je reconnais le bien qui peut potentiellement survenir de n’importe quelle situation, au lieu d’en anticiper systématiquement que les points négatifs, à l’origine d’un refus généralisé. C’est la réelle contrainte du verre d’eau. À moitié vide, ou à moitié plein ? Et que dire si en plus, le verre est posé sur la table d’un monocoque qui gîte par 30 nœuds de vent???

 

Outre l’attitude générale face aux événements qui nourrissent notre existence, il y a le plus posé, le précis, la succession de moments qui forment le présent. Quel est notre rapport au présent ? Est-on systématiquement en train de gober les secondes comme un poisson rouge sa bouffe lyophylisée ? Ou bien prend-on parfois, le plus souvent possible, le temps de goûter au bonheur d’être simplement en vie ? Dans cette école de pensée, les gens auprès de qui j’ai eu la chance de travailler se sont révélés de formidables professeurs. Car si je n’ai jamais eu de diagnostic de cancer, j’ai soigné des personnes qui venaient d’en recevoir un. Et, dans ce domaine, les cancers du cerveau (vu que j’ai travaillé en neuro) sonnent durement, très durement, à l’oreille de ceux qui les reçoivent. Ces personnes que j’ai côtoyées dans ce cadre m’ont appris la valeur du bleu d’un ciel d’automne, le caractère éminemment précieux et irremplaçable d’un souffle de vent par une journée chaude, et l’importance capitale d’un geste d’amitié sincère. Ces gens là savent ce qu’ils peuvent laisser, à plus ou moins courte échéance. Et avec simplicité et retenue, ils l’enseignent à ceux qui sont ouverts à le recevoir. Ils apprendront avec plus d’intensité encore, au fil des jours, des mois, des semaines, la valeur que constitue le présent.

Et pour une personne mourante, tenir la main d’une personne aimée peut constituer tout l’horizon de l’existence, même si ce geste dure quelques minutes à peine. Car vivre dans l’instant présent borne le futur à la limite du passé, ce qui se passe entre les deux est ce qui compte, et cela seulement. Mihaly Csikszentmihalyi décrit dans son magnifique livre Vivre ce qu’il appelle une « expérience optimale ». Un moment de pur bonheur (ou appelez ça comme vous voudrez) pendant lequel la personne est immergée dans une activité qui mobilise toute son énergie et son attention au service d’un but qui lui semble important et justifié. Là encore, il s’agit d’instants volés au présent. Le bonheur ne serait-il alors qu’une succession de moments arrachés à un quotidien qui n’en demande pas tant ?

 

On pourrait se faire une autre vision de la question. On pourrait aussi choisir de voir l’existence d’un peu plus haut, et constater que des personnes sont parfois plus à l’aise dans le bonheur que d’autres. À quoi cela tient-il ? À des conditions matérielles ? Mais comment expliquer alors la simplicité de ces gens qui vivent dans certains endroits du monde, dénués de tout sauf de l’essentiel, et qui démontrent des trésors d’humanité, une attitude d’ouverture face à l’autre, une capacité à sourire à ce que la vie amène et qui se rapproche terriblement de ce que l’on pourrait appeler le bonheur ? Et est-ce que cela signifie qu’avec assez d’argent pour vivre, on est automatiquement admis au club des heureux ?? Non, bien sûr que non. Ce serait un peu facile. Et ce serait nous enlever un choix fondamental… Car ce mot est de retour, il s’agit bien de choix. C’est du moins une de mes plus vieilles convictions. La santé n’est pas tout. Le héros des intouchables en est un exemple criant. On peut être heureux en étant paraplégique. Le climat n’est pas tout : les gens dépriment, même dans le sud de la France ou en Floride. Le fric n’est pas tout non plus, comme on le sait déjà. Le nombre d’amis n’est pas tout. Avec face de bouc en plus, on a l’illusion d’en avoir des millions. Mais quand on en a besoin, combien répondront « présent » ? Et même ainsi, avoir 10 amis sincères ne vous sauvera pas de la déprime et du sentiment de ne pas être heureux. La famille et l’amour ne sont pas tout. Il y a des personnes très entourées qui ne se portent pas bien et ne se sentent pas heureuses. Il faut reconnaître qu’on tient quand même là une bonne grosse cause de bonheur, mais elle n’est pas la principale.

 

La principale, quelle est-elle ? À mon avis, dans les tripes. Tout simplement. C’est très peu digeste, comme métaphore, je vous l’accorde, mais c’est tout ce que j’ai trouvé pour décrire le moteur principal du bonheur selon moi. Celui qui se passe de fric, de lieux, de lumière, de bonne bouffe, d’amis proches ou moins proches et même de santé. Ce bonheur là est la capacité de chacun à suivre sa boussole personnelle. C’est pour ça qu’une recette ne peut exister pour être heureux. Chacun possède SA recette. Et à chacun d’essayer de l’inventer au fil des jours.

Les gens nous ont dit, avant notre départ en bateau : « vous avez de la chance ! ». En l’occurrence, cette phrase m’a beaucoup agacée. Déjà, en 10 ans de préparation, nous l’avons bien aidée, la chance. Et puis si on avait mis ces personnes devant les mêmes choix que nous, elles seraient probablement parties en courant !!! Quoi, économiser pendant 10 ans pour payer le bateau, 2-3 ans de navigation, la retraite et les études des enfants ??? Non mais ça va pas la tête ! Oublier les vacances au ski et les restos tous les week-end, vous n’y pensez pas ! En plus, mettez ces gens là sur un bateau pendant une traversée, quand ça brasse et qu’il y a de la vague, ou alors dans un port avec des brassées de lavage et l’avitaillement pour 3 semaines à faire à pied, et j’aimerais savoir si leur idée du bonheur sur un bateau n’en prend pas un vieux coup 😉 Ce qui ne signifie pas que nous n’avons quand même pas eu beaucoup de chance de mener à bien ce projet ! Mais au-delà de ce facteur pour le moins aléatoire, il y a une série de choix qui ont été faits au fil des années pour le mener à bien. De la même façon, on pourrait envier à un homme d’affaire son train de vie et dire, de la même façon, qu’il a « de la chance » de pouvoir partir à New York au pied levé avec son jet personnel… Mais combien de gens seraient prêts à sacrifier sa vie affective et personnelle pour cela comme il l’a fait? Et puis est-ce vraiment un sentiment de bonheur qui l’envahit, ce cher monsieur, quand il pose le pied sur le tarmac de JF Kennedy ??

 

De la même façon, beaucoup de gens m’ont dit que j’avais eu du courage de reprendre les études à 30 ans, avec 3 enfants. Mais là encore, je ne suis pas tout à fait d’accord. J’y vois de la détermination, c’est vrai, mais pas du courage. Il s’agissait pour moi de relever un défi, et de construire une vie dans laquelle je me sentirais bien. Je trouve qu’en fait, le courage, il consiste à rester dans une vie qui ne nous ressemble pas. C’est d’ailleurs ce que je répondais à ces personnes. Mais je ne suis pas certaines que toutes l’aient compris ainsi. Le courage, c’est de choisir de dépenser une énergie considérable chaque jour à essayer de rentrer dans une vie qui est trop petite pour nous. Je l’ai testé, et ne l’ai pas du tout approuvé ! Moi aussi j’ai par exemple attendu longtemps que vienne cette reconnaissance de mon travail que j’appelais de mes vœux. Surtout dans l’écriture. Mais l’attente est la destruction programmée du présent par le futur. Un très mauvais choix, si vous voulez mon avis. Il m’a fallu accepter que les écrits restent confidentiels. Ou alors qu’ils soient lus, sans que jamais je n’aie de retour dessus. Il a fallu accepter ce que l’existence apportait, et en conclure que de toute façon, on ne mesure que très rarement la portée de ce que l’on fait et construit. C’est particulièrement vrai pour les infirmières et les gens qui travaillent dans le médical. Parfois, un geste, une main sur l’épaule au bon moment, un mot juste, c’est ce qui restera pour toujours, même si on en aura pas conscience. Alors par défaut, je le fais, et… à Dieu va.

 

Tout cela pour en arriver à cette conception du bonheur qui se passe de circonstances extérieures. Ce bonheur tout intérieur qui consiste en une attitude d’ouverture face à ce que la vie peut avoir à offrir. Le bonheur de réinventer son avenir professionnel après un licenciement. Le bonheur de voyager à 30 ans sans attendre d’en avoir 70. Le bonheur de tenter la vie de couple après un divorce. Le bonheur de remarcher après un accident de moto. Le bonheur d’appeler au téléphone quelqu’un avec qui on était fâché depuis des années. Le bonheur d’un geste généreux quand on se savait pingre. Ces bonheurs là sont construits, délibérés, le fruit d’un choix et d’une réflexion. Un saut dans le vide. Et comme le dit le dicton : « Saute, et le filet apparaîtra ». Car, curieusement, quand nous faisons les bons choix, ceux qui sont en accord avec nos tripes, avec ce qui nous fait grandir (mon meilleur étalon de mesure en matière de bonheur !), les choses se placent, comme par magie. On obtient le boulot convoité sans effort, on décroche le rendez-vous amoureux avec la personne qui nous plaisait, on tombe sur le médecin qui trouve le bon diagnostic… Les synchronies sont alors partout ! La vie nous aide à aller bien, à être bien. À l’inverse, quand tout va mal… tout va mal. Murphy s’en mêle et le cercle vicieux prend un malin plaisir à nous emmener dans sa roue.

Je regardais hier le 2ème épisode de Harry Potter : La chambre des secrets. Je suis en train de relire avec délectation le livre et je note cette petite phrase anodine en apparence : « It is our choices, Harry, that show what we truly are, far more than our abilities ». Les choix sont à la base de ce que nous sommes. Peu importe le tour du monde en bateau, nous ne serons des personnes heureuses que si nous faisons de cette expérience quelque chose qui nous fera grandir. La même chose se passera à terre, dans un boulot de 9 à 5, ou dans l’espace, accrochés à un orbite autour de la Lune !
Sur ce, nous arrivons bientôt à l’île ronde, et j’aimerais partager avec vous un bout de poème que j’ai écrit dans un de mes livres. Il me semble à propos 😉

 

Le bonheur, c’est…

Un bout de laine arraché au tricot du temps

Des dents jaunies qui s’obstinent à sourire

 

Un cri de joie quand tu fais tes premiers pas

Une main posée sur l’épaule creuse et sèche

 

Un bruissement, un clapotis, une cascade

En soi, dans une solitude inatteignable

 

Ou au fin fond d’une crevasse

Quand la vie devient longue

 

En marchant, pour aller plus loin

Dans l’ombre d’une chance ou le bout du malheur.

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