Quand la plume refuse l’envol

DSC_7425Aujourd’hui, je sèche. Ou plutôt, la plume sèche et l’encre avec, dans l’encrier. Y a des jours comme ça. Ça se traîne, ça freine autant qu’un enfant qu’on emmène à l’école pour la première fois. Et qui se demande comment il va pouvoir creuser des fenêtres dans les murs pour supporter les heures de cours sans mettre le nez dans le ciel.

 

On se fait tellement d’idées sur l’écriture. Moi-même, quand j’ai commencé, je voulais suivre les règles, écouter les enseignements qui doctement décrivaient des étapes, des cheminements logiques, des sentiers de haute montagne sur lesquels il fallait marcher comme ci en regardant ça et en prêtant surtout attention à telle autre chose. On peut en lire des kilomètres, de cette littérature qui inquiète et rassure dans le même temps. On trouvera des ouvrages très précis sur le sujet, qui disent quelle paire de chaussure acheter, comment regarder la météo avant de partir, comment analyser le sens du vent et la hauteur des arbres. Aller en écriture peut être dangereux, qu’on se le dise. C’est un sport hautement risqué, avec possibilités de chutes dans les tréfonds de l’âme (on ne s’en sort pas toujours) et balancement sur la crête de son égo. On surfe sur son histoire et on peut débouler sans pouvoir s’arrêter dans une vallée de larmes bien planquées sous les couches de vécu, de quotidien lisse et sans histoires. Oui, écrire est un sport de brutes. Ou de délicats qui n’ont pas froid aux yeux. Et oui, cela peut être utile, salutaire même parfois d’avoir ces bouquins sur le fait d’écrire. Histoire de lire quelque part au moins qu’on peut là aussi suivre quelques règles, pour que ça rassure notre petite bête sauvage intérieure. Elle hésite à sortir, à poursuivre les nuages dans le ciel de nos rêveries, et elle a besoin de repères. Mais les pancartes sur notre route de montagne peuvent aussi bien nous perdre.

 

C’est un truc que j’ai appris au fil des mots. En écriture, on voyage en libre. On a la corde attachée aux pieds, et on doit se lancer, à un moment donné. Ça fiche la trouille, c’est pas croyable ce que ça peut faire peur, mais on est sur le parapet et tout le monde derrière crie qu’il faut sauter. Même si au final, ce public n’existe que dans notre tête. C’est nous qui l’inventons pour nous encourager à y aller. Parce qu’au fond, on est en écriture comme dans la marche à pied : tout seul. Seul avec nos kilos de passé à digérer, nos petits mécanismes répétitifs, nos thèmes de prédilection. Seul avec une soif inextinguible de mots à aligner pour se dire. On se dit dans des phrases maladroites souvent, justes parfois. Mais on se dit. Et pour cela, pas de règle qui tienne. Il faut se faire confiance. Il faut simplement croire en sa propre voix, se convaincre qu’on est sur la bonne voie, et avancer coûte que coûte. En écriture, on apprend à vivre seul, juste pour soi. Car s’il fallait attendre d’avoir un public pour le faire, on n’écrirait jamais. Le partage n’est finalement qu’un privilège qu’on obtient, parfois un peu par hasard, et qui permet de décrire le paysage que l’on a sous les yeux à plusieurs. Même paysage, plusieurs façons de le voir. Car enfin, il s’agit de voir ce qu’on a sous les yeux.

 

Écrire serait donc une façon de voir cette vie, ce quotidien façonné de mille petits détails qui nous émeuvent ou nous révoltent, nous font réagir autant qu’ils nous endorment. Mais partager cela donne une ouverture que je trouve « réveillante » à l’écriture. Même s’il faut savoir retrouver la solitude de notre petit sentier pour continuer à avancer. Car les mots mis ensemble continuent de ne former que notre petite montagne personnelle, qu’il faut gravir, un pas à la fois. Les autres y sont de passage, les cailloux demeurent, et on peut continuer à se les prendre dans les pattes et trébucher. Personne pour nous ramasser sur ce sentier là. Peut-être à peine un ou deux personnages compatissants, qui ont été inventés pour l’occasion, et encore…

 

Dans les livres sur l’écriture, j’aime l’approche des nord américains, pragmatique comme toujours. Ils écrivent sur l’écriture, mais surtout sur ce qui en déborde. Ils ne prennent pas une recette pour la décrire étape par étape, non. Ils en décrivent la teneur générale, arrivent avec le plat, et se mettent à vous en présenter les caractéristiques. Vous font toucher du doigt les ingrédients, vous en font humer les parfums, vous parlent de la façon dont les légumes qui le composent ont été cultivés. Il s’agit moins d’écrire sur l’écriture que d’en exhaler les odeurs, les puissants parfums et ce qu’il faut de ténacité pour venir à bout d’un plat compliqué. J’ai surtout en tête une Natalie Goldberg, ou une Jane Yolen. Un régal pour l’imaginaire, et un moteur formidable d’inspiration. Et puis ces femmes écrivaines là ont la plume invitante et qui encourage. Rien de cette attitude tranchée qui consiste à asséner des « vous n’écrirez jamais rien de bon si vous… ». Non. On a ici la place pour le vague, les méandres d’un parcours qui se cherche encore et qui doute. Le doute est nommé « bienvenu » dans leur logique, puisqu’il s’agit pour elles d’un moteur fondamental. Sans nier qu’il peut aussi devenir un ennemi, quand il s’invite trop longtemps sur votre page. Vrai, j’aime les auteurs outre atlantique pour cette liberté de créer qui s’affranchit de ce qui a été fait et nous invite à écouter notre voix intérieure.

 

Alors voilà, j’aligne mes mots sur la page comme autant de petits soldats, et je les fais avancer jusqu’à la ligne de front, histoire qu’ils se battent un peu pour moi. Dans cette guerre silencieuse, pas de victimes, pas de victoire. Simplement une pensée tenace qui prend vie petit à petit. Alors je reprends ma plume séchée, et je la retrempe dans l’encrier. On ne sait jamais. Il pourrait en sortir quelque chose un de ces quatre!

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