Quelque chose attend…

Il s’est levé tôt. Comme à l’habitude. Il a mal aux reins. Comme chaque matin. Il pose les pieds par terre, le dos voûté. L’attitude de celui qui n’attend plus rien. Enfile les chaussons, se penche pour relever le bord au pied gauche. Le cœur bat lentement, comme anesthésié, gelé, alourdi par ce quotidien prévisible qui se déroule jour après jour. Il ne sait pas pourquoi, cependant, mais quelque chose attend aujourd’hui. Il a cette intuition lumineuse qui s’impose. Quelque chose attend, qui pourrait changer le reste. Mais d’où vient cette sensation ? Il l’ignore. Il s’en fout, au fond. On verra bien.
En attendant, il enfile la vieille veste de laine qu’il avait reçue d’Estelle, il y a trente ans déjà… Et déjà un an que son absence se fait sentir, jour après jour. Estelle qui a foutu le camp par la petite porte, après une maladie qui l’avait amaigrie et rendue presque transparente à force d’épuisement. Il sent tous les muscles de son dos en traînant les pieds jusqu’à la salle de bain pour se passer de l’eau sur le visage. Civette se trémousse et miaule pour avoir sa gamelle. Elle fait cela tous les matins. Elle n’a aucune patience. Il s’essuie lentement le visage, passe bien dans les sillons formés par les rides, sent le grattement d’une barbe de trois jours entraver le mouvement du tissu sur la peau et faire un petit bruit désagréable.
En descendant l’escalier, il tient la rampe. Il a des problèmes d’équilibre, depuis quelques temps. Ne songe pas à filer voir le docteur Lescot, qui lui répéterait qu’il faut aller faire des analyses. Il s’en fout, des analyses. De savoir comment il va. Estelle a foutu le camp, de quoi voulez-vous qu’il ait envie maintenant ? En ouvrant la boîte, il sait d’emblée que le meilleur de sa journée est là. Concentré dans l’odeur de café moulu. Un parfum qu’il adore. Cela lui rappelle immanquablement celui des cafés de Rome, où il avait adoré passer des moments avec Estelle quand ils avaient visité la ville, il y a si longtemps déjà… Rome et ses pigeons, ses rues en dédale, ses monuments omniprésents… Une ville musée. Une ville d’ambiance. Et le café. Serré. Parfumé. Délicieux.
La cafetière fait un petit bruit d’eau qui s’écoule en gouttes. Il soupire. C’est si long, ce temps qui passe. Civette miaoute encore, elle veut sortir. Il ouvre la porte fenêtre. Il va faire beau. L’horizon est clair, l’aube se montre, avec des pointes de jaune, de mauve, de rouge vif. Le lever de soleil devrait être radieux. Il s’en fout, au fond. Il serre les bords de la veste contre lui. En fixe la ceinture de laine. L’hiver au cœur, ça tient froid, la plupart du temps. Mais il y a l’espoir, pourtant. La petite Camille, qui vient parfois lui rendre visite, avec la fraîcheur de ses 7 ans. Elle aime bien venir lui parler. Il lui prépare un chocolat au lait, elle raconte des tas d’histoires, elle babille, un vrai rayon de soleil. Il oublie, alors. Pour quelques heures. Mais quelque chose attend. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Le cœur sait, mais sa tête ignore le message, tout à son ego, tout à sa tristesse bornée.
Il se pose devant la table en bois. Met la montre cassée dessus. Apporte deux ou trois outils. Il va falloir réparer ça. Il est minutieux. Patient. Trop patient. C’est Estelle qui disait toujours ça : « Tu devrais l’envoyer paître, après ce qu’il t’a fait, tu es beaucoup trop patient ! ». La patience, cela sert souvent. Ça évite de prendre des décisions à la légère. De faire des erreurs. De presser le temps et de se planter. Même si, comme Estelle déclamait à qui voulait l’entendre que « Quand on se plante… ça pousse ! ». L’erreur, ça avait jamais été son truc, à lui. Se planter, cela ne faisait pas partie de ses projets.
La patience est toujours là, à lui tenir compagnie, quand on sonne à la porte. Il se lève, mal aux reins. S’étire et traîne les pieds jusqu’à l’entrée. Le facteur. Bonjour Monsieur Claret. Voici un courrier pour vous. J’aurais dû le mettre dans la boîte, mais je voulais savoir comment vous alliez. Il fait froid ce matin, non ? Un café ? Ah, c’est gentil ! J’ai ma tournée à finir, mais merci de proposer. Bon, bonne journée alors…
Le courrier est là, sur la table. Il n’ose pas y toucher. C’est sûrement cela, le truc qui attend. Le cœur, il se met à battre un poil plus vite, et il se demande pourquoi. T’emballe pas, coco, t’en as vu d’autres. Qu’est-ce qui pourrait bien changer avec un seul courrier ? Comment faire changer ce qui est parti pour durer des années encore, avec la mort au bout, comme un destin bien plié, à ranger dans une armoire qui sent l’antimite et le renfermé ?
Il se prépare à manger. Bientôt midi. Faut bien suivre le protocole. Il évite soigneusement la lettre, toujours posée sur le bord de la table. Il faudra sans doute l’ouvrir. Mais pas maintenant.
Il est vingt-trois heures. Impossible de dormir. Il a bien essayé d’oublier la lettre, mais elle a pris son esprit d’assaut et fait toutes les tentatives pour le pousser hors du lit. Alors il cède. Les pieds nus sur le carrelage, il avance vers la table. C’est froid. Ça sent encore le boudin du repas du soir. Il renifle. Attrape le courrier, dans l’obscurité, ça fait une tâche blanche. Retourne se coucher. Se glisse dans les draps chauds. Allume la lampe de chevet. Regarde la lettre, la tourne entre les mains, soupire. Finit par glisser un doigt maladroit à l’intérieur pour déchirer le bord. Soupire encore. Se demande ce qu’il fout là, dans le lit, tout seul, avec la lettre. Quelque chose attend.
Bien sûr qu’il n’a pas oublié. Aujourd’hui, c’était le jour de l’anniversaire de mariage. Cinquante ans avant, jour pour jour, il s’était marié avec Estelle. Elle avait vingt ans, lui vingt-trois. Ça se faisait, à l’époque, de se marier si jeune. Elle était si belle, avec ses beaux yeux en amande, sa coiffe blanche, ses cheveux bruns qui retombaient en boucle le long de son visage…
Il déplie le papier. Son cœur manque un battement. C’est son écriture ! Celle d’Estelle ! Quelque chose attend, qui le surprend au-delà des mots ! Elle déclame son amour, elle écrit qu’il lui manque, mais qu’elle est toujours là. Qu’elle lui demande de réaliser un dernier souhait. Qu’elle doit partir bientôt et que la lettre sera postée à la date qui convient, par une personne qu’il doit retrouver.
Il ne comprend pas. Relit la lettre. Et finit par voir le sens se dessiner petit à petit. Comme ces photos dans les bains de révélateur. Estelle a écrit avant de mourir, et a donné la lettre à une personne qui devait la poster pour qu’elle arrive le jour de l’anniversaire de mariage. Cette personne, tu dois la retrouver. Tu la connais. Elle a été chère à tes yeux. Elle t’attend. Elle sera là pour toi, comme je ne peux plus le faire aujourd’hui. Je t’en prie, vas la voir et ensemble, apprenez à vivre heureux.
Il replie la lettre, lentement. Le cœur s’est apaisé. Il a été baigné en quelques minutes d’une solution réparatrice, d’un baume enveloppant qui a guéri les vieilles blessures. Demain, il irait la voir. Il partirait retrouver Anne. Cette femme qu’il avait aimée passionnément avant Estelle, et qu’il avait dû quitter. Estelle, elle savait pour Anne et a réussi à la retrouver. Il fallait que l’amour puisse trouver à l’incarner ailleurs. Anne a mis un petit mot à la fin de la lettre. Elle est prête à le revoir. Elle est veuve aussi. Ils ont tellement à se raconter. Demain, il entendra son réveil sonner. Il s’habillera avec soin. Il se rasera, aussi. Et mettra peut-être de l’eau de Cologne. Pour sentir bon. Demain, quelque chose attend. Et c’est la première fois depuis un an. Depuis une éternité.
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