Veille sans lune

On va me trouver folle. Je prends la chance. IL est bientôt une heure du mat. Un vent tiède me fouette le visage. Dans l’eau, le plancton est réveillé par les vagues qui se jettent sur la coque, paillettes dorées dans le noir. Car on y voit rien, la nuit est sans lune, on distingue à peine l’horizon au loin. Je distingue derrière nous la blancheur éparse qui éclaire la mer par endroits, ce sont les déferlantes qui se déversent violemment autour de Lam. Nous longeons enfin les côtes d’Inagua, île des Bahamas où nous allons faire notre première escale. Encore une vingtaine de milles à parcourir avant de pouvoir jeter l’ancre. J’écris, parce que l’angoisse m’épuise. La peur me broie les intestins. On ne vit pas ces situations dans la vie courante. Être sur un bateau qui file à 8 nœuds de vent avec un seul génois, parce que tout autour, c’est un bon 25 nœuds de vent qui agite la mer et crée ces déferlantes sur lesquelles Lam surfe comme un dauphin. Lam file, et mon cœur s’emballe. Pourtant, curieusement, je ne laisserais pas ma place, pour rien au monde. Dorment à côté de moi les êtres qui me sont les plus chers. Je vis ici une expérience unique. J’ai essayé de dormir, laissant Ben veiller en faisant ses veilles toutes les 20mn. Mais pas capable. Angoisse d’entendre le fracas des vagues s’écraser sur la coque, le mouvement désordonné de Lam sur la mer. Alors je m’installe au poste de barre, les pieds près de la barre à roue, bien calée. Je redécouvre une fois de plus la magie de la musique. Je pars dans l’Himalaya de Bruno Coulais, la musique me conduit sur les sentiers enneigés en compagnie des troupeaux de yaks. Puis je me branche sur une des chansons préférées de Stéphane de Iod’l, Glamour girl, et ce seul souvenir me fait sourire. Petit détour par chez Hey Eugene, de Pink Martini, et je poursuis mon voyage avec les guitares courtepointe de Forestare et Richard Desjardins. Je me laisse bercer par Angele Dubeau qui joue Philip Glass : Closing, à couper le souffle… Cette musique est celle que j’avais choisie pour accompagner la baleine dans la vidéo montée par Ben sur son voyage transatlantique et qui est sur le blog. Je trouve que le violon ne pouvait rendre mieux la grâce lente du cétacé venu rendre visite à l’équipage ce jour là. Il est des moments magiques aussi, sur un bateau.

Mais ici, ce soir, c’est plutôt voyage au pays de la peur. Au pays du lâcher prise. Parce que ce trip doit bien m’enseigner quelque chose, alors autant que ce soit quelque chose d’essentiel, non ? Déjà, les nœuds se défont. Plus que 4 petites heures et on s’ancre. Patience… Adele parvient à faire s’envoler une petite trouille de plus, Daydreamer…

 

(Visited 61 times, 1 visits today)

2 réflexions au sujet de « Veille sans lune »

  1. Superbe ces textes ! Ça donne vraiment le pouls de la navigation de nuit ! Merci beaucoup. Je vais rejoindre à la 3ième semaine de mai un Lagoon 38 à Nassau pour un convoyage vers le Lac Champlain. Si jamais vous êtes dans les parages on ira faire une régatte !!! Les Bahamas sont surement plus abordable que Ste Marteen et St Barth.

    Rémi – Montréal

  2. Plus abordables, sans doute (pas difficile!). Ravie de te lire, et bonne nav, même si on sera probablement en route pour le sud vers le mois de mai!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.