On débarque en République Dominicaine

GPS 19.89158100 -70.96476700

Déjà fin mai… le temps passe si vite.

Le soir de notre arrivée à Inagua, nous avons vu partir les équipages des bateaux haïtiens. En réalité, plus encore que nous le pensions, ces bateaux sont équipés de façon très sommaires, avec une barre franche et un safran à manipuler à la main, des voiles dépareillées et raccommodées tant bien que mal, un pont sur lequel un tout petit abri peut contenir un semblant de matériel et par lequel, sans doute, on accède aux fonds dans lesquels ont été chargés les paquets qui doivent être ramenés au pays.

Ils sont donc partis, par équipe de deux bateaux, alors que le vent était quasi inexistant. Malgré la relativement petite distance à parcourir (environ 60 milles), ils en auraient pour plus d’une nuit et une journée, sans doute. Mais ils y sont allés pareil. Et nous sommes restés béats d’admiration pour le courage de ces gars qui allaient aider leur pays, et naviguaient au péril de leur vie, de nuit, sans lumières, avec les étoiles pour seule boussole, à la merci des coups de vent et des vagues, sans protection sur le pont nu…

Au départ de Great Inagua le lendemain, vers 5h, nous sommes partis pour rejoindre la République Dominicaine. Un bon bout de prévu puisque le voyage devait nous prendre au moins 2 nuits et une journée… Journées mornes sans un souffle de vent, notre stratégie visant à les rechercher pour éviter les alizées qui n’auraient pas été dans notre sens. Quitte à avoir le vent dans la gueule, autant qu’il soit le plus faible possible !! En chemin, sur la mer d’huile, des milliers de déchets… Des sacs plastiques dans tous les sens et de toutes les couleurs, que les tortues prendraient probablement pour des méduses et s’étoufferaient après les avoir avalées… Des chaussures, des semelles, des bouteilles, des verres en styrofoam… On est sidérés de voir tout ce que la mer contient de pourriture humaine, charriée par les courants et qui ne se dégradera probablement jamais ! C’est un crève cœur.

À l’arrivée en vue de Luperon, escale prévue avant de repartir vers Samana, nous approchons des côtes sous 25 nœuds de vent qui nous viennent directement dans la face, avec des vagues courtes qui font des creux de 2.5m… Lam se fait trimballer, et on a drôlement hâte d’arriver ! Finalement, nous arrivons dans la passe qui mène jusqu’à la petite ville protégée dans un trou à cyclone. On appelle ainsi les ancrages qui sont protégés de tous côtés des vents par des montagnes.  Et de fait, nous entrons dans une baie magnifique découpée de bras et de recoins et mangée de palétuviers qui s’étirent sur les rives en bouquets épais. Le tout noyé de vert qui bruisse dans le vent, et encadré de petites montagnes qui dominent la côte en arrondis gracieux. Féerique. Conquis par le lieu, nous lançons des exclamations enthousiastes que des bateaux alentours entendent sans doute, puisque très rapidement, alors que nous cherchons un ancrage pour la nuit, un dinghy s’avance vers nous. Olivier se présente, annonce la couleur d’emblée : « Bon, pas besoin de se fatiguer à parler anglais, le français suffira ». Et de nous expliquer par le menu le fonctionnement de l’endroit, les ancrages possibles, l’emplacement du petit resto que nous cherchons avidement pour oublier les dernières heures épuisantes de navigation… Au demeurant très sympa, et qui nous expliquera sans ciller que, pour les vents, pas de problème ici attendu que « à dix heures tous les soirs, il y a quelqu’un qui coupe le vent dans la baie, alors ça devrait être calme pour la nuit » ! Il le dira avec tellement de conviction que Laé demandera plus tard discrètement « mais maman, comment il fait, le gars, pour couper le vent ?? ».  On prend donc une bouée pour la nuit (à 2$, ça ne se refuse pas) et on saute dans le dinghy pour aller MANGER ! On débarque au « restaurant du yacht club », mot un peu pompeux qui désigne pour nous un petit resto adorable, abrité sous un grand toit couvert de feuilles de palmiers sur une structure de bois rond, très commune dans le coin. Déco simple et jolie, le tout ouvert aux 4 vents, pas de portes ni de fenêtres. En s’installant à une table, nous voyons arriver Olivier et Nathalie, sa blonde qui débarquent avec le rhum pour fêter notre arrivée ! Commence une jolie soirée qui démarre en discussions diverses qui vont s’étirer longtemps autour de la bière locale et de plats copieux servis par le resto. Le tout pour une somme ridiculement minuscule, ce qui nous change pas mal de ces dernières semaines !

Au fil de la conversation, nous apprenons qu’Olivier est en réalité co-pilote sur Air Transat, et qu’il est aussi un collègue de notre ami Guy, rencontré sur le Lac Champlain à l’époque où nous faisions de la voile là-bas… Le monde est si petit !

Olivier s’est installé en République Dominicaine avec Nathalie, ancienne hôtesse de l’air, et ils vivent sur leur bateau à cet endroit depuis plus de deux ans. Ils ont fait venir de France une dizaine d’optimistes qu’ils retapent au besoin, et ont monté à Luperon une école de voile pour les enfants du coin. Le but de l’opération : créer un cadre positif et motivant pour des enfants qui ne sont pas vraiment pris en charge par un système scolaire défaillant voire quasi inexistant. Ils assurent ainsi une structure dans la vie de ces petits mousses en donnant une fois par semaine une matinée de cours théorique suivi d’un cours pratique sur les petits optis et un laser. La moyenne d’âge varie entre 7 et 14 ans, constituée de dominicains mignons comme tout, parfois frondeurs, souvent indisciplinés et qui aiment jouer avec leurs profs, Nathalie et Olivier, ainsi que leurs amis qui ne dédaignent pas donner un coup de main, Xavier et Nathalie, belges d’origine. Tout ce petit monde parle couramment la langue du coin, l’espagnol, et a visiblement un maximum de fun. En aparté, une des raison pour la fondation de l’école de voile… Durant la dictature en République Dominicaine, Trujillo a trouvé un moyen efficace de limiter la fuite de son peuple à l’extérieur du pays. Du coup, il a monté toute une campagne de propagande pour effrayer la population en lui expliquant que la mer était dangereuse et qu’il valait mieux s’en tenir loin. Les gens ont progressivement perdu le goût de la mer, de naviguer et, surtout, de faire de la voile. Ils se sont éloignés des activités liées à la mer, au point que les rares pêcheurs qui pratiquent encore la pêche utilisent de vieilles barques équipées d’un moteur antédiluvien ou de rames. De voile, pas de trace! Alors il s’agit avec l’école de voile de redonner aux locaux l’envie d’aller sur l’eau et d’apprivoiser les vents…

Le club fonctionne depuis 1 an et totalise plus de 80 cours depuis ses débuts, offrant à un prix très modique un cadre qui permet à ces enfants d’avoir une routine et d’acquérir un minimum de discipline. Autre but inavoué de l’opération, qui tient à une réalité crue qu’Olivier nous explique rapidement. Ici, les filles sont élevées par leurs mères avec l’idée implicite que l’avenir, c’est se trouver un gars qui pourvoira à leurs besoins et à ceux des enfants qui naîtront immanquablement de l’union. Alors les filles entrent très vite dans un rapport de séduction avec la gente masculine, et il n’est pas rare qu’elles tombent enceintes à 15 ans… Le résultat est que, sans moyen de subsistance, faute de travail, elles sont condamnées à une vie plus que modeste. C’est le père de l’enfant qui va leur fournir de quoi vivre, et leur permet de payer les vêtements, la nourriture et même le cellulaire… L’école de voile, dans ce décor limité, se veut une alternative. « Qu’au moins, ces enfants aient le choix de ce qu’ils veulent faire et devenir », tance Olivier. L’alternative, c’est l’apprentissage de la rigueur, de la discipline (l’absence d’un enfant à un cours doit être justifiée et l’enfant doit prévenir les responsables de l’école à l’avance), qualités indispensables dans la pratique d’un métier. Pour les enfants qui le souhaitent, Nathalie propose aussi des cours de couture. Les filles sont surtout clientes de cette activité et réalisent avec fierté des sacs à voile avec le logo du club. Une corde de plus à leur arc, histoire qu’elles puissent développer une petite compétence qui, peut-être, débouchera sur un métier plus tard. Les parents des gamins sont aussi appelés à s’investir dans le projet, peuvent assister aux cours et aider le club lors des événements qu’il organise. Nathalie et Olivier ont aussi pris soin d’impliquer dans leur association des notables et personnalités locales, ce qui leur donne une bonne marge de manœuvre et une crédibilité à toute épreuve lorsqu’il faut négocier ou se battre pour obtenir quelque chose… À ce jour, une dizaine de mômes viennent chaque semaine apprendre la voile, et on a vu ce matin des sourires bien accrochés au visage de ces petits mousses qu’ont aussi côtoyé nos trois mousses, venus participer avec grand bonheur au cours de voile de ce matin !

 

 

 

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